La plupart de ses ornements à mosaïque sont des créations, et les dessins en sont nombreux. Reprochez-lui maintenant quelques fautes de goût, trouvez mauvais qu'il surcharge de dorure toutes ses œuvres, vous le pouvez. D'autres vous répondront que c'est là un genre à part, que ce genre plaît à beaucoup d'amateurs, et qu'en somme un artiste original est toujours plus méritant qu'un habile copiste.

Trautz a montré beaucoup de goût dans l'exécution de presque toutes ses reliures; sa manière de dorer était excellente et donna des résultats superbes; son ornementation avait un grand caractère; tout cela est vrai, soit; c'est bien à considérer, et les bibliophiles ont raison d'estimer des travaux aussi parfaits. Mais Trautz n'a rien ou presque rien créé; il a imité les meilleurs artistes anciens, dont il a su choisir les beaux échantillons. Il a composé ses grandes dorures en s'inspirant des superbes compartiments à entrelacs du relieur de Jean Grolier, ou des ornements à volutes et à feuillages des Nicolas Ève et Clovis Ève. Ses belles dorures au pointillé ou au petit fer microscopique sont souvent copiées sur des reliures de Le Gascon. Il a pris à Padeloup et à Derome les modèles de ses plus importantes mosaïques. Et tout cela est arrangé avec une habileté remarquable; c'est ce qui fait son principal mérite, et c'est aussi sans doute pour cela que les grands bibliophiles, dont le goût est très classique, dont l'œil est habitué aux belles œuvres des anciens relieurs, ont accordé au disciple fidèle de ces artistes une telle préférence.

On peut encore citer comme bons relieurs, quelques-uns de l'époque de Trautz et de Lortic, par exemple Niedrée, Duru, Capé, et parmi les nouveaux, Motte, successeur de Trautz, Cuzin, Thibaron, Lortic frères, successeurs de leur père, Marius-Michel et fils, d'anciens doreurs qui se sont mis depuis quelques années à relier, Mme Reymann, Amand, Chambolle, successeur de Duru, David, etc. Quelques-uns font surtout de la demi-reliure d'amateur, avec dos et coins de maroquin, et ils excellent en ce genre; ce sont: David, Roussel, Raparlier, Affolter, Mme Brany, Smeers, etc ... Quel que soit le relieur que vous choisissiez entre tous ceux-là, vous aurez de bon travail, pourvu toutefois que vous ne le pressiez pas trop; car, chez de tels ouvriers, les reliures ne se font pas par douzaines ou par grosses, comme dans les ateliers spéciaux où les volumes sont reliés presque à la vapeur, par des moyens mécaniques.

En général il faut que vous ayez la patience d'attendre au moins six mois à un an pour des reliures pleines en maroquin, bien faites, et au moins deux mois pour des demi-reliures. En voici la raison: les bons relieurs n'ont pas autant d'ouvriers que les relieurs de commerce; ils n'en ont pas moins beaucoup de clients et des clients difficiles, ce qui les force à travailler lentement, pour soigner leurs œuvres. Ensuite ils commencent leurs reliures par séries d'un même genre, par trains, comme ils disent, de quarante ou cinquante, ou cent, suivant leur personnel. Chaque partie de la reliure de ces volumes s'exécute en même temps pour tous, et quand toute la série est terminée, on en commence une autre. Quand vous donnez des livres à relier, il est évident que plusieurs séries ont pris rang avant vous; vous devrez attendre le train dans lequel passeront vos volumes. Et pour que les reliures soient réussies, il faut que le collage de chaque partie soit très sec avant de passer à une autre partie; c'est ce qui fait que l'ensemble du travail exige un temps assez long.

Un grand ennui, qu'il fallait subir quand on donnait un livre à relier chez Trautz-Bauzonnet, par exemple, c'était d'attendre souvent plusieurs années. Cet artiste n'avait qu'un ouvrier et par conséquent produisait peu, voulant tout voir et repasser par lui-même.

Voici, mon ami, quelques recommandations bonnes à vous rappeler, quand vous ferez relier un volume. Lorsque vous commandez une reliure pleine,—entièrement recouverte de maroquin ou de veau,—faites rogner légèrement les tranches, pas plus qu'il ne faut pour les dorer. Si c'est une demi-reliure que vous désirez, avec coins en maroquin comme le dos, ne faites rogner que la tranche supérieure, qui devra être aussi dorée, tandis que les autres tranches resteront à leur état naturel, avec marges intactes. Ceci est le grand genre de notre époque.

Il est de mode aussi de relier avec le livre la couverture entière de la brochure, de sorte que le volume reste sous le maroquin, tel qu'il a paru. J'approuve ce système, qui s'explique seul lorsqu'il s'agit de couvertures illustrées de gravures, lesquelles sont curieuses à conserver; et pour faire comprendre qu'on garde même des couvertures simplement imprimées, il faut dire qu'elles contiennent souvent des renseignements qu'on ne trouverait pas ailleurs. A notre époque de documents précis et méticuleux, quelques mots ou quelques lignes ont parfois de l'importance.

Faites relier en plein maroquin les ouvrages d'un réel mérite littéraire, soit anciens, soit modernes, et pour ces derniers choisissez autant que possible des exemplaires imprimés sur papier supérieur. Cela a été fait et se fait encore pour la plupart des volumes publiés de nos jours, comme cela se faisait autrefois pour quelques ouvrages les plus intéressants.

Les livres de travail demandent de bonnes et solides reliures, avec dos et coins de maroquin et plats en carton recouverts de papier. (La toile ou la percaline estampées à froid ou dorées, comme recouvrement des plats, n'ont aucun cachet et ne se mettent que sur les livres d'étrennes pour enfants ou de distributions de prix.) Les romans, les poésies, les critiques, les biographies, doivent être aussi reliés de la même façon. Cependant je vous engage, en ce qui concerne les volumes auxquels votre goût et le sentiment du public assignent un mérite hors ligne, qui sont destinés par cela même à acquérir une plus grande valeur, à les faire provisoirement cartonner d'une certaine façon, qui les conserve presque intacts. Cela vous permettra plus tard de leur donner la reliure qui leur convient, quand, l'opinion et le temps ayant consacré votre goût, vous serez décidé à en faire la dépense. Dans ce cas, je vous conseillerai de vous adresser à un relieur spécialiste, nommé Carayon, qui a trouvé le moyen de donner à des cartonnages de ce genre un caractère aussi gracieux qu'original. D'autres relieurs, par exemple Pierson, Lemardeley, Gayler-Hirou, Pouillet, Raparlier, les exécutent aussi avec soin.

Voici une anecdote sur la reliure, pour terminer cette lettre. Un relieur m'a raconté qu'ayant été autrefois appelé par M. Thiers, pour prendre un certain nombre de volumes de divers formats, le grand historien le conduisit devant un rayon de sa bibliothèque, dont il lui fit mesurer l'écartement, en lui disant: «Arrangez-vous pour que tous les volumes soient rognés de façon à entrer dans ce rayon.—Mais, Monsieur, les in-12 seuls pourront entrer ici, et pour les in-8 ce sera impossible.—Comment, impossible! s'écria l'homme d'État, je les ai mesurés, et en les réduisant à la taille des in-12 cela ira fort bien; il suffit qu'on puisse lire le texte; les marges ne signifient rien.»