«Les livres nous charment lorsque la prospérité nous sourit, ils nous consolent lorsque la mauvaise fortune semble nous menacer; ils donnent de la force aux conventions humaines et sans eux les graves jugements ne se prononcent pas.
Les arts et les sciences résident dans les livres et aucun esprit ne suffirait à exprimer le profit que l'on peut en tirer.
En retournant ce que Sénèque nous apprend dans sa 84e lettre, «que l'oisiveté sans livres est la mort et la sépulture de l'homme vivant», nous conclurons incontestablement que le commerce des lettres et des livres constitue la vie...»
A côté de cette apologie enthousiaste des livres pour ce qu'ils contiennent, je place deux remarques plus sceptiques et tout aussi justes. La première est de d'Alembert:
«L'amour des livres, quand il n'est pas guidé par la philosophie et par un esprit éclairé, est une des passions les plus ridicules. Ce serait à peu près la folie d'un homme qui entasserait cinq ou six diamants sous un monceau de cailloux.»
L'autre est un peu le pastiche de celle-là, mais l'auteur, M. de Sacy, a eu soin de l'idéaliser, tout en accentuant encore le côté satirique:
«Le goût des livres, quand il n'est pas la passion d'une âme honnête, élevée et délicate, est le plus vain et le plus puéril de tous les goûts.»
Jules Janin, dans sa petite plaquette: l'Amour des livres,—que je regrette presque d'avoir jugée un peu cavalièrement en quelque endroit de mes lettres,—a écrit des pensées plus encourageantes:
«Les livres ont encore cela d'utile et de rare: ils nous lient d'emblée avec les plus honnêtes gens; ils sont la conversation des esprits les plus distingués, l'ambition des âmes candides, le rêve ingénu des philosophes dans toutes les parties du monde; parfois même ils donnent la renommée, une renommée impérissable, à des hommes qui seraient parfaitement inconnus sans leurs livres...
Accordez-nous, grands dieux, une provision suffisante de beaux livres, qui nous accompagnent dans notre vie, et nous servent de témoignage après notre mort.»
Et Jules Richard, dans l'Art de former une bibliothèque: «Après avoir profité de tous les biens de ce monde dans la juste mesure de mes moyens et de mes forces, je puis, sans hypocrisie, constater ici que, de toutes les jouissances, celles qui proviennent de l'amour des livres sont, sinon les plus vives, tout au moins les plus facilement et les plus longtemps renouvelables.»
C'est, en quelques phrases, le vrai code moral, philosophique et sensé de la bibliophilie.