Il y a peu de marchandises originales sur ce marché empoussiéré : des poteries d'usage domestique, des vases à lait au col mince, et des écuelles vernies de vert, quelques articles en bois tourné et en corne, d'un travail grossier. Je suis frappé surtout par de grands étalages de poissons secs que les passants achètent, comme nous ferions des gâteaux, et dans lesquels ils mordent à belles dents. Dans les auberges, on boit de la bière et de la vodka ; un peu partout, on s'abreuve de kvass jaune. Le kvass est une boisson de famille, que les ménagères préparent chacune selon sa recette. Les soldats de Napoléon la nommaient, s'il faut en croire Tolstoï et la légende : «limonade de cochon.» Le kvass est préparé avec des herbes diverses et du seigle que l'on fait fermenter dans l'eau chaude. Le goût en diffère avec chaque famille : tantôt il est doucereux, tantôt il est aigrelet ; en tout cas, c'est une boisson rafraîchissante, et les Russes l'aiment beaucoup.

Çà et là, sur le chemin, de hideux mendiants des deux sexes, sales, dépenaillés, sinistres, sont accroupis, en rond dans la poussière, et chantent sur un ton suraigu de monotones litanies : les copecs pleuvent dans leur casquette ou leur tablier. La foule circule et se coudoie avec des rires, dans la chaleur. Tout ce peuple s'amuse, bavarde, et grignote sans interruption des graines de tournesol ; quelques-uns savourent des pâtisseries que des marchands en plein vent font frire dans de l'huile à brûler. C'est une vraie foire russe, crasseuse et bon enfant, regorgeant d'ivrognes, et empestant l'odeur du moujik jointe à celle de toutes ces choses liquides ou solides que consomment les passants. Les hommes sont vêtus de chemises-blouses roses ou écarlates ; les femmes, des pieds à la tête, sont enveloppées d'étoffes aux couleurs voyantes : leurs jupes, leurs tabliers, leurs corsages, leurs fichus sont rouges, violets, bleus, jaunes, que sais-je encore ! Ces tons criards blessent les yeux quand on les voit de près ; mais d'un peu loin, ils se fondent dans la brume de poussière qui plane sous le soleil, et l'aspect est charmant de ce grouillement coloré au milieu de la grisaille des choses.


Nous allons terminer la journée dans une gentilhommière du voisinage. Il nous faut traverser le village où réside le maréchal de la noblesse[11] de notre département, M. P. C'est un homme fort intelligent et puissamment riche : il est à la tête des nobles mécontents et de la ligue contre la distribution des secours. Je m'explique aisément son attitude : les paysans de son village ont l'air de petits bourgeois. Ils sont riches, et la sécheresse n'a pas touché leurs terres, d'ailleurs très fertiles. Leurs isbas, spacieuses, sont élégamment construites, ornées de quelques sculptures, propres et avenantes. Elles n'ont pas de toit de chaume, mais pour l'instant, des planches solides, bien ajustées, les recouvrent. Même, un jardinet confine à chaque étable. M. P. est trop occupé avec ses 12 000 hectares de terre, pour entreprendre des excursions dans son département. Son village est heureux et riche ; n'est-il pas naturel de sa part de déclarer qu'il en est partout de même, et que, si, en certains endroits, les paysans crient famine, c'est par paresse ? Évidemment, M. P. est de bonne foi, quand il traite de révolutionnaires ceux qui soutiennent les plaintes des paysans. On devrait, pour l'éclairer, pouvoir le forcer à vivre huit jours dans tel village que j'ai visité avant-hier, à 100 kilomètres d'ici.

[11] Ou mieux, le président de la noblesse. Il est élu tous les trois ans dans chaque département.

C'est chez un de ses jeunes voisins de campagne que nous descendons ; la contrée, décidément, a changé d'aspect. Elle est devenue brusquement ondulée. Une rivière se montre au bout d'une descente, et le cottage où nous entrons est posé dans le site le plus frais qui se puisse rêver. De la terrasse où la table est mise, on domine la rivière, sur laquelle s'étalent à cette heure les reflets moirés du couchant ; sur l'autre bord, une belle forêt sombre cache l'horizon. Je ne m'attendais point, après cette semaine de misère, à trouver, à quinze lieues de chez nous, la civilisation la plus élégante. Des dames nous reçoivent, en toilette claire d'une jolie coupe, et j'ai un peu honte de ma chemise rouge dont on sourit. Il me faut sortir du rêve de compassion où j'ai vécu depuis quinze jours. Sur cette terrasse vers laquelle monte la délicieuse fraîcheur de l'eau, nous prenons place à une longue table, où un maître d'hôtel nous fait passer les plats ; il me faut, d'un brusque effort, oublier les impressions qui m'écrasent, et tâcher de causer, de répondre au joli français des femmes élégantes qui m'environnent. Mais, que dire à ces gens qui rient, qui plaisantent, qui m'interrogent sur les nouveautés de Paris ? Entre Paris et moi, il y a le choléra, le typhus, la famine ; tandis que la charmante société que voilà, oubliant tous ces fléaux, parce qu'elle vit au milieu d'eux, ne s'intéresse qu'aux choses parisiennes ; elle a raison peut-être. Pour quelques heures, nous voici en pleine banalité de salon. Sur la terrasse fraîche, au-dessus de l'eau qui miroite, il me faut dire comment j'ai pu, moi Français de France, m'aventurer dans ces parages ; puis on cause de Ravachol et du général Boulanger qui avait par ici des sympathies. Heureusement, un des jeunes gens tient à me montrer ses lévriers à loups : nous parlons chasse, et j'échappe ainsi à la conversation obligée sur l'entrevue de Cronstadt.


Le choléra se rapproche. Il est à Nijni depuis plusieurs jours, et voilà que des fuyards l'apportent dans les villages. Les médecins et les infirmières sont devenus indispensables dans la capitale de la province, où la grande Foire annuelle est ouverte : ils nous quittent presque tous. Nous nous soignerons comme nous pourrons. Des nouvelles graves nous parviennent de la basse Volga : des émeutes y ont éclaté dans les villes, surtout à Astrakhan, où des médecins ont été tués, et où les Cosaques ont dû charger la foule. La populace, ignorante, accuse les médecins d'empoisonner les malades : les injections sous-cutanées contiennent, d'après elle, un poison subtil. Le bruit s'est répandu là-bas que le Tsar a vendu à l'Anglais le droit de dépeupler par ce moyen quatre provinces ! De toutes parts les bruits les plus absurdes se redisent à l'oreille.

C'est aux médecins surtout qu'on en veut. L'autre jour, à Nijni, un homme a fait un speech, disant qu'il fallait leur courir sus. On l'a conduit devant le gouverneur : «Tu prétends qu'on enterre les malades tout vivants ? Eh bien, je te condamne à servir comme infirmier dans l'hôpital des cholériques : tu verras de plus près ce qui s'y passe !»

Ici, les villages sont calmes : on attend.