A Loukoyanof, par une chaleur atroce. Pas d'eau, pas d'ombre, rien de frais. Un seul remède, un unique consolateur : le thé.
Malgré une jolie église dressant la fraîcheur de ses murs blancs et de ses coupoles vertes sur la grisaille de la pente désolée où s'essèment les isbas, la ville, avec ses rues de gazon pelé où trottinent d'innombrables petits cochons noirâtres, n'a pas d'autre attrait que la célébrité éphémère que lui a donnée l'affaire des zemskie natchalniki. J'ai conté plus haut comment ces fonctionnaires nobles s'étaient opposés à la distribution de vivres parmi les affamés.
La noblesse d'ici trouve en général qu'on s'occupe trop des paysans : en leur témoignant une bienveillance si marquée, on risque, dit-elle, de faire naître en eux d'insupportables prétentions. Les paysans, habitués à leur dure existence, ne souffrent pas autant que le croient les habitants des villes ; si vous subvenez à tous leurs besoins, ils cesseront de travailler, et deviendront de plus en plus exigeants ; familiers d'abord, bientôt arrogants.
Nous aurions tort de prendre ceux qui parlent ainsi pour une société d'hommes cruels et sanguinaires, à la façon des méchants planteurs, dans la Case de l'Oncle Tom. Il y a, sans doute, parmi eux, tel fonctionnaire cupide et méprisable ; mais, quelques-uns sont de fort honnêtes gens. Seulement, ils connaissent peu les paysans au milieu desquels ils vivent ; en outre, ils ont une terreur folle des innovations, parce que, pour eux, toute innovation est un pas vers le bouleversement social. Ils ne sauraient croire à des modifications progressives : d'après eux, toucher, même d'une main légère, à l'ordre de choses existant, c'est vouloir le renverser : voilà pourquoi ils s'y attachent désespérément. Dans le cas spécial du district de Loukoyanof, cette théorie de la noblesse résidante n'a pas laissé d'avoir une conséquence curieuse. Cette année en effet, c'est le Gouvernement qui a patronné toutes ces tentatives généreuses de secours aux paysans ; or, la noblesse, instrument chéri et préféré d'Alexandre III, s'est mise à lutter contre lui sur ce terrain, faute d'avoir su modifier à temps ses vieilles théories et renoncer à sa ridicule nihilist-fever. Depuis les affaires du mois de mars, tout le district est divisé en deux camps, et l'on s'observe.
L'arrivée d'un Français dans ces parages a causé une certaine émotion, faite de curiosité et d'inquiétude. On a su, en interrogeant les postillons, que je voyage avec un papier officiel ; mais d'autre part, on a appris que je n'ai pas de métier manuel ; on sait de plus que le propriétaire de la métairie où j'ai pris quartier, lit volontiers des ouvrages d'économie politique. De ces indices patiemment rapprochés, on a conclu que j'étais socialiste—pouvait-on moins faire ? Pourtant, la raison de mon voyage reste encore inexpliquée. Tous m'interrogent là-dessus, et à tous je réponds : «Pure curiosité» ; mais, depuis le postillon hilare, jusqu'au grand seigneur terrien, tous hochent la tête à cette réponse.
J'ai fait tantôt la connaissance de Mme Davydova. Veuve d'un officier de marine, apparentée à la meilleure noblesse, cette dame s'est consacrée depuis de longues années à la propagation des travaux féminins parmi les paysannes. Aucun sacrifice ne lui a coûté : elle a même fait un long séjour dans l'Asie Centrale pour y étudier la fabrication des tapis et l'importer, s'il est possible, dans son pays. Depuis plusieurs mois, elle ne s'occupe que de la famine. Elle parcourt bravement la Russie en tarentass, pour le compte du Comité de secours. Cet hiver, elle a distribué aux paysannes des matières textiles dont la moitié leur appartiendrait, à condition d'en tisser l'autre moitié pour le compte des donateurs. «Je recueille en ce moment les tissus terminés, me dit-elle, en fumant une cigarette ; il n'y a pas un fil perdu.» Le trait mérite d'être relevé, en ce pays-ci.
A voir cette femme qui s'expose aux cruelles fatigues d'un voyage dans la province russe, je songe à l'Angleterre, où l'on rencontre des caractères de ce genre. Seulement, une Anglaise eût vite fait de prendre des allures masculines, tandis que la grande dame russe a conservé sa distinction féminine, avec un peu de hauteur ironique.