Ivan, notre cocher est un moujik extrêmement soigné. Ses cheveux, qu'il porte longs, à la russe, lui font comme une calotte lustrée qui cache presque toute l'oreille, et tombe nettement sur la nuque rasée. Il a une moustache noire qu'il effile aux grands jours, et nul ne sait, comme lui, se coiffer du chapeau rond orné de plumes de paon, quand il faut aller chercher à la station, un hôte d'importance. Il a rarement aux pieds des lapty, ces sandales d'écorce tressée que traînent d'ordinaire les paysans : il est presque toujours en bottes, et cela, déjà, est un signe d'élégance. Il est vêtu, comme nous le sommes à peu près tous, d'une chemise rouge que serre à la taille une ceinture d'étoffe, et qui retombe librement sur le pantalon. S'il monte sur son siège, il endosse une espèce de paletot sans bras qui laisse voir les manches rouges de la chemise.
Ivan sait lire et écrire, assez correctement, ma foi, et ce n'est pas un de ses moindres sujets d'orgueil que de servir de scribe à ceux de nos ouvriers qui veulent envoyer une lettre à leur femme restée au village natal. Ivan a même des notions de géographie : les paysans m'appellent tous l'Allemand, parce que, pour eux, ce mot ne désigne pas un peuple particulier, mais, d'une façon générale, tous les étrangers venus de l'Occident. Or, un jour, j'ai entendu Ivan reprendre un de ses camarades, en déclarant que je n'étais pas Allemand, mais Français ; les autres, il est vrai, n'ont pas bien saisi la différence.
Ivan a appris, je ne sais où, peut-être en écoutant de son siège la conversation des maîtres, qu'il existe quelque part une grande ville, centre et capitale de tous les plaisirs, une ville que je connais et qu'on nomme Paris. Un jour que je contemplais les cochons sortis de leur étable, il m'a demandé si, à Paris, nous connaissions cet animal. J'ai répondu oui, sans rire. Alors, il m'a posé respectueusement une foule de questions sur la vie parisienne, en souriant de son sourire à la fois digne, naïf et futé. De tout ce que je lui ai dit, il a retenu ceci, qu'il raconte à tout venant : d'abord, que nos églises ne ressemblent pas à celles de S., notre sous-préfecture ; ensuite, que, pour les Français, ce n'est pas, comme pour les Russes, un péché que de manger du pigeon. Depuis lors, Ivan connaît la France. Ne jugez pas cependant tous les moujiks d'après lui : sans le vernis d'instruction que lui a donné un séjour à la ville, Ivan serait un parfait imbécile : il y a, au village, de beaucoup plus ignorants qui le valent dix fois. Mais Ivan est un type.
Tous ces paysans dont j'esquisse le profil dans ces notes de Kournikovo ou des environs, sont très différents de ceux que j'ai vus au pays de la famine. Je trouvais là-bas une bien autre profondeur de sentiment et de réflexion, infiniment plus de sérieux, de dévouement et de bonté. C'est qu'ici, nous sommes près de la grande ville, et qu'en outre, des fabriques s'élèvent dans notre voisinage. Or, les Russes ont toujours soin de distinguer parmi les paysans ceux qui vivent près des grands centres industriels, et ceux qui vivent dans la vraie campagne isolée. Les premiers sont fort loin de la simplicité patriarcale qu'on rencontre chez les seconds. Les touristes qui ont passé un mois ou deux en Russie, dont un mois à Pétersbourg, quinze jours à Moscou et quinze jours dans une villa de la banlieue, n'ont connu que ces paysans suburbains, roublards et canailles, avec un fond de bonhomie. Seulement, comme il est convenu chez nous de faire du paysan russe un être tout d'une pièce, ignorant, mais infiniment bon et infiniment dévoué à son tsar et à sa religion, les touristes dont je parle continuent à chanter les louanges du moujik ivrogne qui les a trompés ou volés. Or, il faut le dire bien haut : il y a, parmi les paysans russes, toutes les nuances de caractères, depuis le plus serein dévouement jusqu'à la pire canaillerie. C'est surtout près des villes que se rencontre ce dernier trait, mais la campagne la plus reculée n'en est pas non plus exempte.
L'influence des fabriques sur les villages environnants est déplorable. La promiscuité dans laquelle vivent ces centaines, et souvent ces milliers d'ouvriers et d'ouvrières, n'est pas faite pour relever le niveau moral de ces natures frustes. Par le séjour à la fabrique (et aussi au régiment) se propagent parmi la population villageoise les plus terribles maladies, et, comme les secours médicaux laissent à désirer, on voit des villages entiers rongés par une contagion secrète qui se transmet de famille en famille et laisse sur presque tous son indélébile flétrissure.
Puis, l'ouvrier de fabrique apporte à la campagne une notion nouvelle de l'argent. Dans une grande partie de la Russie, il ne se fait entre les paysans aucune transaction monétaire ; tout récemment, je voyais, près de Kharkof, un propriétaire terrien vendre à des moujiks ses concombres contre des journées de travail. Tout au moins, quand on le manie au village, l'argent a-t-il une valeur tout autre qu'à la ville ou dans les milieux industriels. Or, l'ouvrier de fabrique, habitué à toucher directement en espèces son salaire de la semaine, du mois ou du trimestre, est aussi plus enclin à le dissiper. J'ai vu de jeunes ouvriers faire au village, par bravade ou par insouciance, de stupides générosités. Leur exemple est suivi : eux-mêmes se marient et fondent une famille. Ainsi, peu à peu, s'introduisent dans certains villages des habitudes de dissipation, et, en même temps, une âpreté au gain qu'on n'aurait pas constatée il y a vingt ans.
Le serrurier de Kournikovo, moujik intelligent et à son aise, avait placé son fils dans une usine voisine pour y travailler aux pièces ; très adroit, le jeune homme réalisait des gains relativement élevés. Le père fut tenté et s'en alla prendre de l'ouvrage dans la même usine. Depuis ce moment, il est rare qu'il revienne au village sans être gris : voilà une famille désorganisée ; l'usine en est coupable, et le cas, très banal, que j'ai cité, est malheureusement celui de milliers de chefs de famille. Je ne sache pas, d'ailleurs, un seul exemple d'influence bienfaisante exercée par une fabrique sur les villages avoisinants. Il semble que la somme de civilisation que représente l'organisation mécanique des grandes industries, soit trop considérable pour des natures primitives, et qu'au lieu de les affiner, elle les bouleverse. Hélas ! elles se multiplient rapidement, les usines démoralisantes, et déjà Moscou, la ville sainte, est encerclée d'une armée de hautes cheminées qui vomissent sur elle leur fumée noire.
Michel Fiodorovitch, mon hôte, est un tout jeune homme ; vingt-trois ans au plus ; de petite taille, mais robuste et bien pris ; la poitrine bombée ; très myope, portant lunettes. Il a fait ses études dans une école d'agriculture, et il aime les champs, les hommes simples, le grand air, et les chevauchées par les villages où des chiens hurlent à vos trousses. C'est une nature transparente, malléable, infiniment droite et bonne, mais livrée aux influences les plus diverses, quand elles sont appuyées seulement d'un sourire aimable ou d'un amical serrement de mains. Orphelin de très bonne heure, il présente ce mélange d'exubérance et de tristesse pensive, ces brusques sautes d'humeur qu'on observe parfois chez ceux dont l'enfance n'a pas été guidée, adoucie, aimée par une mère. Avec cela, étourneau, bavard, amusant, conteur d'histoires fantaisistes et de gasconnades, incapable de tenir en place et de suivre longtemps une idée. Un brouillon, mais un cœur d'or.