Et, penchés sur la terre, très occupés par notre cueillette de petits champignons rouges, nous continuons à causer de graves questions.
—Et, l'hiver, vous restez ici, Antone Pavlovitch ?
—Non ! l'hiver, je vais à Pétersbourg ou à Moscou, et je vis...
En revenant, je songeais à la condition respective d'un écrivain russe comme Tchékhov, et d'un écrivain de nos pays. Sans grande peine, le premier a pu acquérir un bien de quelques centaines d'hectares, avec des champs et des bois. Son jardin, son étable et sa basse-cour le nourriraient, au pis-aller ; sa forêt le chauffe ; et, même si la crise des céréales l'empêche de réaliser sur sa culture des gains suffisants, il a du moins, dans ce nid de campagne, un toit où abriter les siens et lui, et où vivre sans grands frais jusqu'à de meilleurs jours. Si ses succès littéraires suffisent, rien ne l'empêche d'aller passer à la capitale ou à l'étranger une ou deux saisons, au cours desquelles il prendra contact avec ses confrères. Du moins, ici, il s'appartient nettement, absolument : sa maison, sa terre, ses chevaux sont à lui, et, comme tout cela ne représente pas une fortune anxieusement amassée sou à sou, il doit en disposer bien plus librement, avec bien plus d'aisance, que ne ferait chez nous un propriétaire rural. Je n'apprécie pas seulement les agréments que peut procurer une telle vie : j'estime en outre qu'un écrivain placé dans de telles conditions doit avoir dans l'esprit beaucoup de fraîcheur et de laisser-aller : il n'est pas enserré, comme on l'est chez nous, par la vie étroite et besogneuse, qui trop souvent, coupe à l'originalité ses ailes. Je ne pense pas que de telles conditions d'existence puissent faire d'un cuistre un homme original ; mais elles favorisent à coup sûr le libre développement d'une personnalité.
Retourné chez Tchékhov. J'avais trouvé en lui, l'autre jour, quelque chose de si attirant, que j'avais besoin de le revoir.
Cette fois, son accueil est plus net : ouvert, cordial, avec un humour de pince-sans-rire. Il y avait déjà assez longtemps que j'errais par la campagne : une conversation plus relevée que celle où, chaque jour j'essaie mes solécismes, était devenue pour moi un besoin ; je la trouve ici, dans ce même décor simple, agrémentée de ce même sans-gêne qui donne tant de prix jusqu'aux plus banales manifestations de la vie russe. Et nous causons...
Tchékhov est arrivé à la littérature en passant par la médecine. Il est docteur, mais il n'exerce plus que durant l'été, à la campagne, pour les paysans de ses environs. Un médecin cultivé est une des sociétés que je préfère ; lorsqu'ils s'élèvent jusqu'à la littérature, jusqu'à la bonne littérature, ils font vite ma conquête. Le sens pratique et la rigueur des études médicales laissent dans l'esprit de celui qui les a faites, s'il est intelligent, des traces profondes : on ne se trouve pas impunément mêlé, plusieurs années durant, aux plus graves questions que fait naître le problème de la vie. Un écrivain qui a passé par la médecine, garde le plus souvent quelque chose de rigoureux et de sérieux dans l'esprit : ses idées sont moins floues que celles d'un littérateur de profession, parce qu'il a abordé de plus près les problèmes capitaux. En même temps, le contact de la vie réelle doit donner à ses affirmations beaucoup de souplesse et de variété : il n'y a que les philosophes en chambre pour formuler des théories immuables : ceux qui ont vu couler et ondoyer la vie, conservent de leur vision plus de douceur, et plus d'indulgence dans la décision. Antone Pavlovitch est de ces derniers ; voilà pourquoi, sans doute, sa conversation, bien que peu suivie et capricante, me fait plaisir. Et puis, c'est un homme qui a regardé beaucoup et beaucoup vu.
Étendu sur le sofa de son cabinet, après un gai dîner en famille, je laisse mes yeux vaguement errer par la chambre avant de m'endormir. Autour des murs, règne une bibliothèque chargée pêle-mêle de livres de médecine et de littérature russe. Un peu partout, des bibelots, bronzes fins et ivoires sculptés rapportés de l'Extrême-Orient. Sur l'appui d'une vaste baie, des flacons pharmaceutiques. Çà et là, des portraits, dont un de Tolstoï ; au mur, au-dessus du divan où je suis couché, une aquarelle minuscule représentant dans une clairière trois bouleaux qui profilent leur tronc argenté sur le rougeoiment d'un ciel d'après soleil couché.