Après une semaine passée ici, à causer et à revoir, j'ai senti une fois de plus la différence qui sépare Berlin de la province allemande. Toutefois, cette ville, pour n'avoir presque rien de commun avec l'Allemagne de souche, avec l'Allemagne profonde et sensible, n'en travaille par moins sans relâche. Elle a de gros défauts, des ridicules aussi, et ses créations sont rarement belles ; mais, chaque année, elle se corrige et se rature avec une admirable constance. On y sent circuler une vie intense : tous ces hommes progressent vers un but. Ce qu'il faut venir chercher ici, ce n'est pas un refuge pour la sensibilité, car tout vous y blesserait ; il faut venir étudier Berlin, sa vie bruissante et sa merveilleuse organisation, pour se mettre à l'école de la volonté. La volonté dans l'ordre, voilà Berlin ;—étrange rapprochement, qui fait de cette ville la dernière étape pour un Occidental qui se rend en Russie !
[CHAPITRE II]
PREMIÈRES IMPRESSIONS
Alexandrovo.
Un matin gris, pluvieux. A la dernière station allemande, il m'a semblé que les employés étaient plus raides et qu'ils faisaient sonner plus haut les rudes intonations de leur gosier prussien. La frontière passée, au lieu du sentiment de joie que j'attendais, c'est d'abord une crainte vague qui m'étreint, à la vue de tout cet appareil officiel et de ces gendarmes en uniforme bleu et en toque rouge. Sur le trottoir, quelques moujiks, dans une étoffe gris sale, avec une ficelle pour ceinture : une première impression de misère accablée, en face de la propreté luisante de l'Allemagne. Personne n'ose bouger dans le train arrêté : on attend, soumis, inquiets.
Un gendarme paraît enfin dans le couloir ; il me faut, me dit quelqu'un, lui remettre mon passeport. Il s'éloigne, et aussitôt, une nuée de porteurs hilares et chevelus s'abat sur nos bagages.
La visite de douane est correcte, soigneuse, aimable, en somme.