Pour faire du feu, on commence par enlever le couvercle ; puis, par l'orifice inférieur, on allume dans la cavité du poêle une brassée de bois qui flambe librement, car la porte en cuivre est grande ouverte. Lorsque le bois est réduit à l'état de charbons ardents, on remet là-haut le couvercle, puis on ferme soigneusement la porte inférieure. Les gaz qui se dégagent dans la cavité du poêle, ne trouvant plus d'issue vers le dehors, échauffent peu à peu la maçonnerie. Au bout de quelques heures, les briques réfractaires ou la porcelaine qui en forment le revêtement, deviennent si chaudes qu'on a peine à y poser la main. Petit à petit, l'air de la pièce s'échauffe au contact de cette large surface, et la température s'élève graduellement : les doubles fenêtres, qui sont lutées aux jointures, ne donnent plus accès au moindre vent coulis, et la triple ou quadruple porte qui donne de l'antichambre vers l'extérieur, ne laisse guère passer d'air froid.

Le poêle reste chaud de vingt à trente heures : on n'a donc pas à se préoccuper de le fournir sans cesse de combustible. Une fois la brassée de bois consumée, on n'y brûle plus rien jusqu'au lendemain. Il est, dès lors, aisé de comprendre comment la paille peut suppléer le bois. On apporte quelques bottes de paille (il en faut 6 environ, pour chauffer un poêle) ; la domestique fait avec cette paille, qu'elle tortille vivement, une espèce de gros câble sans fin, qu'elle allume et introduit dans la cavité, au fur et à mesure de la combustion. Lorsque tout est brûlé, elle ferme les ouvertures du poêle, de même que s'il s'agissait de bois.

A défaut de paille, on brûle aussi parfois du fumier sec, ou encore un produit bien spécial à ce pays où l'on consomme tant de blé noir ; ce produit (louzga) n'est autre chose que la cosse triangulaire et dure dans laquelle sont enfermés les grains de sarrasin. Cette espèce de son rigide se sépare, à la meule, des graines qu'il enveloppe, et on le recueille à part. Il brûle facilement avec une flamme claire qui crépite. Pour l'utiliser, on suspend une espèce d'entonnoir en toile au-dessus de l'orifice inférieur de poêle : les vides que forme la combustion font descendre la louzga jusqu'au niveau du foyer ardent. Le son de blé noir se vend par grandes quantités ; mais, en dépit de la consommation de sarrasin que font les Russes, le prix en reste élevé : pour chauffer un poêle en hiver, il faut environ 15 copecs (environ 0 fr., 35) de louzga : on trouve ce mode de chauffage vraiment dispendieux.


A Kournikovo. Je suis tout seul dans la maison muette. Maîtres et domestiques, en tout 18 personnes, viennent de partir. Le barski dome (maison du maître) est vide ; seuls, quelques moujiks sont restés, pour s'occuper de la ferme. Les chiens, inquiets de cette solitude inusitée, m'assiègent de caresses.

On ne m'a rien laissé pour la table : j'ai déclaré que je me pourvoirais de gibier ; aussi, en partant de grand matin pour la forêt, ai-je éprouvé un sentiment singulier : pour manger demain, il me faut tuer un lièvre ou un coq de bruyère : tuer pour manger, devoir sa subsistance à un effort personnel de grande marche et d'adresse, c'est bien la nécessité dans laquelle se trouvent placés maintes fois les paysans du Nord russe. L'habitude me manque apparemment pour sentir exactement leurs impressions. La nécessité du succès me rend nerveux : je tire mal ; une bécasse que j'abats pourtant tombe dans un fourré où elle m'échappe. Je marche, je marche toujours par le matin bleu ; je marche, et je m'égare. Perdu dans la forêt basse, toute pareille, sans un point de repère, je sais que si je ne tombe pas du bon côté, là où sont les villages voisins de Kournikovo, je puis errer sous bois durant des lieues, durant des jours, sans rencontrer un être humain. Le sentiment qui m'obsède n'est pas celui d'un retard possible, la crainte d'un rendez-vous manqué. Non ! personne ne songe à moi : c'est justement ce qui me préoccupe. Livré à moi-même dans la forêt basse, je m'aperçois que ces taillis dont je riais m'ont fait prisonnier, et qu'ils sont tenaces. En outre, j'ai faim. Me nourrir d'abord, échapper ensuite à l'accablante forêt, voilà mon seul désir. Après trois heures d'efforts qui, ajoutés à une matinée de chasse, m'ont brisé, je désespère de voir réaliser cet humble souhait. J'ai dû m'asseoir à terre pour réfléchir. Mais, comment s'orienter dans ces taillis tous pareils, et sous le ciel qui s'est couvert ? Pas un bruit qui me guide ; rien autour de moi que le silence de la forêt.

Il faut en finir pourtant, m'enfoncer plus avant ou sortir de là avant la nuit. Il m'a semblé entendre comme un lointain écho de chemin de fer : la voie est si loin que j'ai dû me tromper ; mais c'est au moins une raison de me diriger dans un sens déterminé. Je suppose là-bas, la ligne ferrée ; la lisière du bois lui est perpendiculaire, j'irai donc ainsi. Deux heures après, je suis sorti de la forêt, bien au-dessus de Kournikovo, mais dans la plaine si ardemment désirée. Des paysans m'ont donné du pain et du lait, et, le soir, en rentrant épuisé, le carnier vide, j'ai surpris dans notre parc de grosses grives : elles m'ont approvisionné pour deux jours.

Cette chasse accidentée, à la veille d'un départ, m'a semblé un avertissement. Je n'avais guère vu encore, durant l'été, que la nature paisible et libre autour de moi : ce rude contact avec la forêt traîtresse m'a fait comprendre la force dissimulée, mais implacable de cette nature russe, qui prend l'homme et l'étouffe, impassiblement.


Je viens de passer quelques jours à Iasnaia Poliana, dans la campagne du comte Liov Nicolaévitch Tolstoï. Il me semble que ce séjour a clarifié les impressions que j'avais conservées du grand écrivain après quelques visites que je lui avais faites à Moscou. Je l'ai abordé avec le recueillement d'admiration qu'impose son œuvre littéraire, mais aussi avec une secrète impatience contre la doctrine qui à présent l'immobilise. Peu à peu, cependant, je l'ai mieux compris : je l'ai écouté longuement, j'ai causé de lui avec ceux de son entourage, et surtout avec la comtesse sa femme, dont l'intelligence supérieure et la rare pénétration m'ont captivé. Et maintenant, lorsque je ferme les yeux pour évoquer devant moi l'image du grand vieillard, je retrouve épanouies en lui quelques qualités dont le germe m'a frappé déjà chez certains Russes d'élite.