La Lavra (couvent) de Kïef est la plus sainte du pays russe. Les pèlerins, durant toute l'année, y affluent par milliers. Pour nous, ce monastère n'a rien de bien spécial : un amas d'églises sombres où l'or et l'argent étincellent sous la lumière des cierges ; dans la pénombre, des formes debout, qui se signent et font des révérences ; c'est là le caractère de toutes les églises russes, d'un bout à l'autre de l'Empire. Je ne veux point m'attarder à décrire ce flamboiement de métaux précieux dans les iconostases tous pareils. Je préfère noter mes impressions de flâneur.
... Sous la porte voûtée qui ouvre sur la rue, un moine est assis, longue barbe et longs cheveux, soutane crasseuse. Près de lui est un seau de métal ; il tient dans la main un gros pinceau à détrempe. Un fidèle s'approche ; le moine, avec nonchalance, mouille son pinceau et en peinturlure le front du moujik ; celui-ci se signe dévotement et s'en va ; un autre prend sa place... Pratiques, les moines russes !
La grande curiosité de la Lavra de Kïef, ce sont les grottes de Saint-Antoine et de Saint Théodose, étroits couloirs creusés dans la pierre noirâtre. Un moine vous y précède, tenant à la main un petit cierge, et citant, tous les deux ou trois pas, le nom des saints qui sont enterrés dans l'épaisseur de la paroi.
Le moine qui me guide est tout jeune ; il a de longs cheveux blonds et une jolie figure douce.
—Saint Anselme ! fait-il, en me désignant un enfoncement dans la muraille ; puis il ajoute, se retournant à demi vers moi dans l'étroit couloir où son cierge fait des ombres : Et vous, d'où venez-vous donc ?
—De Paris !
Saint Vladimir ! saint Cosme ! fait le moine, sans arrêter sa marche. Saint Grégoire !... De Paris ! reprend-il pensif ; c'est loin cela ?
—C'est très loin.
—Saint Nicolas !... Et où ça se trouve-t-il ? Au delà du Caucase, sans doute ?