Voici maintenant le type d'une de ces maisons. L'entrée donne, par une double ou triple porte capitonnée, sur un vestibule auquel sont appendus de robustes portemanteaux et un miroir. C'est un véritable vestiaire. Les Russes s'inquiètent fort peu, en général, de l'élégance extérieure : avoir un pardessus bien coupé est le dernier de leurs soucis, pourvu qu'ils soient chaudement vêtus. Dehors, sur le pavé pointu, dans la boue ou dans la neige, qui donc se souciera de faire pied fin ! Dans les appartements, à la bonne heure : comme la plupart des parquets sont cirés, et comme les tapis sont rares, on n'aime pas y faire résonner à l'allemande de lourds talons ; les chaussures sont donc légères, mais on a soin de les introduire, avant de sortir, dans de commodes et robustes caoutchoucs qu'on met et qu'on ôte d'une simple pression du pied. Mais les mains ?—S'il fait froid, irez-vous, de gaîté de cœur, risquer de perdre un doigt, en vous couvrant d'un mince gant de peau qui le laissera geler ? Non ! Vous mettrez, pour sortir, des gants solides, qui ne craignent ni le froid, ni la neige, ni l'attouchement des fiacres crasseux. Seulement, une fois dans le vestibule, vous ôterez vos gants, et vous entrerez les mains nues : la charmante coutume du baisemain, qui s'est conservée ici, ne vous fera pas regretter cette simplicité de mœurs !—Et la coiffure ?—Que viendriez-vous faire ici avec un chapeau de soie ? Vous le logeriez difficilement sous la capote de votre petit fiacre ; s'il neige, il serait perdu, car enfin, vous ne comptez pas tenir un parapluie ouvert sous la neige ? Si vous vouliez relever votre collet, le chapeau haut de forme ne vous gênerait pas moins.—Laissez-moi à l'Occident et à Saint-Pétersbourg ces modes barbares de coiffures que le moindre attouchement détériore. A Moscou, vous vous coifferez, selon les temps, d'une casquette blanche en toile, large et légère, d'un chapeau mou, ou d'une toque en fourrures. Votre toque ne craindra pas la neige ; en outre, elle vous tiendra chaud à la tête et, lorsque vous filerez au grand trot, en traîneau découvert, sous un froid de -20°, vous pourrez sans inconvénient relever l'énorme col de votre pelisse, dans lequel la toque s'encadrera commodément.
Ainsi, dans le vestibule d'une maison russe, on laisse ses caoutchoucs, ses gants, son pardessus et sa coiffure. C'est qu'on ne vient pas voir ses amis pour passer chez eux dix minutes et causer du temps qu'il fait : on vient pour se voir, sans gêne ; et pendant toute la durée de la visite, au lieu d'être, comme chez nous, un étranger qui fait l'aimable, on devient en quelque sorte un membre de la famille amie...
Sur le vestibule, donnent en général deux pièces importantes et toujours grandes ouvertes : la salle à manger et le salon. Puis, par une série plus ou moins compliquée de couloirs, on peut pénétrer dans les différentes chambres, et enfin, dans la cuisine, qui possède, sur la cour, une entrée particulière.
Dès le vestibule, durant la froide saison, on sent que la maison est chauffée. Au contraire de nous, les Russes se vêtent très légèrement dans l'intérieur et très chaudement pour sortir. Obligés d'entretenir dans leur maison une température élevée, à cause du long séjour qu'ils y font sans sortir, durant l'hiver, les Russes deviennent frileux ; ils grelotteraient dans la plus chauffée de nos maisons françaises. En outre, pour eux, la température étant une question de vie ou de mort, ils ne se contentent pas de chauffer une pièce ou deux, en laissant les autres glaciales, ainsi qu'on fait en général chez nous. Ils s'efforcent, au contraire, d'avoir une température à peu près égale (environ + 20° centigrades) dans tout l'appartement, depuis l'entrée jusqu'aux chambres à coucher. A cet effet, les fenêtres sont pourvues d'un double cadre, dont on a soin de boucher par du mastic et de la ouate les moindres jointures : durant six mois, les chambres ne prennent plus l'air que par de minuscules ouvertures à charnières, pratiquées dans les fenêtres, et soigneusement munies de bourrelets. De la sorte, l'appartement russe fait à peu près l'effet d'une vaste boîte n'ayant avec le dehors qu'une communication sérieuse : la triple porte d'entrée. On évite l'odeur de renfermé en laissant ouvertes presque toutes les portes intérieures ; d'ailleurs, les poêles que j'ai décrits, ont des appels d'air qui assainissent les pièces où ils sont placés. Les doubles fenêtres contiennent dans leur intervalle différents produits chimiques destinés à absorber l'humidité de l'air et à empêcher les fleurs de givre de se déposer sur le cadre extérieur. L'appartement, bien chauffé et hermétiquement clos, est donc suffisamment aéré et suffisamment clair, malgré la relative exiguïté des fenêtres.
Notre maison à nous, subit plus ou moins l'influence de la température extérieure : la maison russe ne s'en inquiète pas. Durant l'hiver, les Russes ont à leur disposition deux mondes, la rue et la maison, qui sont complètement distincts, et dont l'écart de température est parfois de 50° ou 55° centigrades : ici on gèle ; là, il fait chaud. La chaleur n'est pas un luxe, c'est une nécessité vitale ; le froid n'est pas un mal passager qu'on accueille, comme nous faisons, avec plus ou moins de mauvaise humeur : c'est un ennemi contre lequel il faut se battre. On comprend que les Russes organisent dans leur intérieur une vie artificielle en opposition complète avec la vie du dehors : tandis que la gelée crépite dans la rue, une molle température règne dans leurs appartements, où des plantes vertes délicates, qui tapissent tous les coins et toutes les embrasures des fenêtres, se développent comme dans une serre. Ce monde artificiel qui enveloppe le Russe dans sa maison, lui est doublement cher par le contraste avec la glaciale réalité qu'il aperçoit à travers ses vitres, et il le choie, il l'enjolive de toutes les grâces qui font le plus défaut à la nature hivernale.
Dans leurs maisons chaudes, je l'ai dit, les Russes se vêtent légèrement : jamais de gilets de laine ou de coton, de ces lourds vêtements de dessous qui recouvrent, au moindre froid, le Français ou l'Allemand. Mais pour sortir, en hiver, c'est tout une affaire. Il faut se couvrir comme pour un voyage : bottes fourrées qui cachent les bottines, longue et lourde pelisse de fourrures, toque fourrée rabattue sur les oreilles, plaid pour couvrir les jambes, tel est l'attirail de sortie d'un homme de la bourgeoisie. Sous le poids de ces vêtements, on est fort empêché de circuler : 500 mètres sont déjà un sérieux déplacement. Heureusement, des traîneaux sont là, qui, pour une modique somme, vous transportent à vos affaires. La nécessité de se couvrir lourdement entraîne la nécessité d'aller en voiture ou en traîneau. Quoi d'étonnant si, après de longs mois d'hiver passés dans une sorte d'apathie locomotrice, les Russes, en général, aiment si peu, durant l'été, faire de longues courses à pied ? Leur indolence est une conséquence directe de leur climat.
Sans doute, je n'esquisse en ces pages que la vie des gens qui appartiennent à la société relativement aisée. Il va sans dire que le menu peuple et les petits boutiquiers, tous ceux à qui leur métier impose un contact direct avec la rue, y circulent aussi vaillamment en hiver qu'en été, défendus contre le froid par des mitaines, des bonnets fourrés, des bottes en feutre, et des pelisses en peau de mouton, ajustées jusqu'à la taille, et bouffant en jupe ample, depuis la ceinture jusqu'aux mollets. Mais, les malheureux de tous les pays se ressemblent, au fond, et ces notes, d'ailleurs, ne visent pas à donner un tableau complet de la vie moscovite.
Toutes les maisons ont une cour, un dvor ; tous les dvors ont un dvornik, ou même deux. Je n'ose traduire le mot dvornik par portier, car ce serait en restreindre le sens. Le dvornik est chargé à la fois de tous les gros travaux de la maison, et d'un service de police des plus délicats ; il n'est pas de trop, pour ce métier, de la force endurante et de la finesse native du moujik. C'est lui, naturellement, qui balaye la cour ; il le fait avec un balai de bouleau muni d'un manche très long, et avec lequel, sans se déranger presque, il trace autour de lui un vaste demi-cercle de propreté. Puis, il va chercher de l'eau—car à Moscou, la canalisation de l'eau n'a été organisée que tout récemment, et l'usage n'en est encore que fort peu répandu. De place en place, sur des carrefours importants, s'élèvent des fontaines, vastes constructions dans lesquelles l'eau est amenée jusqu'à trois mètres au-dessus du sol, pour se déverser au moyen de longs tubes recourbés, articulés sur leur pied d'attache. C'est là que les dvorniks du quartier se rassemblent. Ils traînent une petite voiture à bras sur laquelle est fixé un tonneau muni d'une ouverture carrée. Le tube de la fontaine est amené au-dessus du tonneau, on ouvre une clef, et tout est dit. Toutefois, la quantité d'eau ainsi transportée ne suffit pas pour l'usage des locataires ; ceux-ci se voient obligés d'acheter tous les matins à un marchand qui passe, un certain nombre de seaux d'eau, que l'on conserve dans une grande barrique à la porte de la cuisine.
Une fois l'eau apportée et la cour balayée, le dvornik nettoie la fosse à fumier, qui est de plain-pied avec la cour. Il met tout en ordre, après quoi, il donne volontiers un coup de main à ceux des autres domestiques qui ont mérité ses bonnes grâces ; ou bien encore, il plante des clous, répare un objet cassé, monte une malle, va chercher une voiture : bref c'est l'homme à tout faire. Son rôle strict de portier consiste à répondre jour et nuit à l'appel d'une sonnette dont le cordon se termine à côté de la porte cochère : les étrangers à la maison emploient seuls cette sonnette, quand ils désirent un renseignement sur un locataire, ou bien quand ils veulent entrer dans la cour sans être molestés par les chiens.