Le matin de la fête, la petite ville de Troïtsa était noire de monde. Nous sommes allés d'abord au-devant de la procession que nous avions dépassée la veille au soir. Il fait un froid léger d'automne, dans un clair matin. Le cortège doit arriver sur une route qui débouche de la forêt, et, dans la plaine environnante, des curieux ont campé ; çà et là, de longues fumées droites montent dans le soleil.
Enfin, voici le cortège ; il s'avance avec une majestueuse lenteur. En tête, un groupe serré, au centre duquel gesticulent des Yourodivouis ; ce sont des fous religieux ; couverts de chaînes dont ils traînent volontairement la meurtrissante pénitence, ils chantent des cantiques et invectivent entre temps la foule silencieuse. Puis, voici les étendards d'or : ils resplendissent dans le soleil, avec les gauches oscillations que leur communique la marche saccadée, épuisée des porteurs. Puis voici des icônes, et parmi elles, la plus sainte de toutes, la Vierge d'Ibérie, qui va, elle aussi, rendre visite au couvent. Le clergé vient ensuite, en longues chapes jaunes et en bonnets de velours violet. Enfin, le peuple, encadré par des Cosaques et des gendarmes. C'est un bizarre défilé dans ce fin décor d'automne...
Un peu plus tard, dans la ville, j'aperçois de nouveau la procession. Derrière moi, des femmes se signent au passage de chaque bannière ; un moujik leur nomme toutes les églises d'origine : «Celle-ci, de l'église de l'Arkhange, celle-là, de Saint-Nicolas le Charpentier, cette autre, de Saint-Jean sur les pattes de poule...» ; et les femmes répètent : «Que c'est beau, Seigneur, que c'est beau !...» Dans la foule, des camelots vendent des brochures, des chapelets, des médailles commémoratives, et jusqu'à la veilleuse du centenaire.
Il est bien beau, en vérité, ce cortège qui monte lentement au cloître, salué par le mugissement des bourdons et les notes allègres des petites cloches. Un instant, tout là-bas, les étendards se sont arrêtés avant de pénétrer dans le monastère ; on eût dit des êtres surhumains, dont les têtes étincelantes dominaient la foule silencieuse, agitée par une houle de signes de croix. J'ai compris à ce moment toute la grandeur qu'aurait pu avoir ce spectacle, si, au lieu d'une fête banale, un sentiment profond et unanime, l'écrasement d'une défaite ou l'exaltation d'une victoire faisait battre tous ces cœurs. Mais en ce moment, ces deux cent mille spectateurs ont beau se signer, et prier, peut-être, ils sont plus captivés par le spectacle que pénétrés de religieuse émotion.
Tout ce déploiement de splendeurs, cet immense concours de peuple, cette visite au couvent richissime, dont les moines, gras et soignés, n'inspirent, même aux Russes, aucun respect véritable, toutes ces pieuses cérémonies m'ont peu ému en somme. Peut-être les habitudes que nous donne la forme concentrée du catholicisme nous rendent-elles peu accessibles à une religion beaucoup plus prodigue de gestes ? Sans doute, ce genre de spectacles porte toujours en soi une certaine majesté ; mais celui-ci m'a semblé trop pittoresque et joli pour être grandiose, trop bien réglé pour être empoignant.
Alexandre Ivanovitch, mon hôte moscovite, le chef de la famille qui m'a donné abri à chacun de mes voyages, est un homme superbe de quarante-cinq ans, avec une belle tête classique encadrée d'une opulente barbe blanche. C'est une nature normale, bien typique, contente de peu, douce dans sa force, avec des éclats brusques et de bonnes gaietés épanouies. Un homme sain, égal, équilibré, indulgent. Je l'ai vu de bien prés, durant ces mois passés sous son toit ; j'ai pu apprécier mieux qu'à la volée, la droiture et la netteté liante de son caractère. Je ne cherche pas à le poétiser, mais je note en lui un type qui réunit, dans les tons effacés, une partie des qualités que j'apprécie au pays russe. C'est ici encore, dans le modeste courant de la vie une franchise plus ouverte, une affabilité moins pressée et moins comptée que chez nous.