Un numéro. Trois pièces : la première est joliment meublée avec des tapis, des divans recouverts de linge frais, des miroirs, une toilette : on s'y déshabille. Dans la seconde, se trouvent une baignoire, une pomme de douche, un banc à claire-voie, des seaux en bois et des robinets dans un coin ; on s'y lave. Dans la troisième, un grand poêle en maçonnerie : on s'y étuve. Prix, de un demi à dix roubles (de 1,50 à 30 francs).

—Voulez-vous un baigneur ?

Un moujik entre, respectueux. Il assujettit le crochet de la porte, puis, debout dans un coin, il retire décemment son pantalon, détache pudiquement sa ceinture, fait prestement passer sa chemise-blouse par-dessus sa tête, et apparaît tout nu, à la réserve, parfois, d'un scapulaire ou d'une médaille qui lui sautille autour du cou.

Ce modeste gaillard entreprend, à forfait, de vous nettoyer à blanc. Il vous fait étendre sur une natte de joncs, posée sur le banc à claire-voie, et, au moyen d'un paquet de fibres de bouleau, sorte de grattoir doux qu'il enduit de savon, il vous frotte, vous refrotte et vous nettoie avec une gravité et une application impayables. Pour lui, vous n'êtes pas, évidemment, un homme, un épiderme, mais simplement une chose malpropre qu'il a promis de lessiver. Il vous manie, toujours sérieux, et suant à grosses gouttes sous l'effort, il vous manie, et vous retourne comme un paquet. Puis, quand il vous juge bien décrassé, il vous fait relever, et vous verse sur la tête un chapelet de seaux d'eau. On sort de ses mains propre comme un sou neuf. La sieste est douce alors, sur un divan, même sans les agréments supplémentaires que l'administration prévoyante offre de vous y envoyer.


Les bains communs sont vraiment typiques. Dans d'immenses salles, à certains jours, des centaines d'hommes sont réunis, pour goûter en commun, moyennant cinq sous, les jouissances du bain qu'ils ne peuvent se payer en petite comité.

Une première grande salle où l'on se dévêt est répugnante d'aspect, avec ses banquettes longues, où traînent des paquets de vêtements surmontés de chemises non empesées, avec ses odeurs, avec la population qui y circule toute nue, étalant ses masculines laideurs sous l'éclairage ardent.

J'ai confié mes habits à la garde d'un domestique, et j'ai pénétré dans la seconde salle. Là, dans un brouillard léger et une atmosphère moite, voici deux ou trois cents corps nus sur lesquels les lampes électriques versent leur lumière dure. Peu de bruit : un clapotement d'eau, un bruissement de robinets ouverts et de baquets renversés ; quelques rires ; un brouhaha indéfinissable. Ce spectacle est un des plus bizarres et aussi des plus laids que je sache. Autant la nudité est belle au milieu de l'encadrement de la campagne, autant ces corps entassés qui grouillent dans une salle, sont vilains à l'œil. Sous cette lumière crue, les difformités semblent saillir douloureusement. Des bossus font, parmi des groupes d'hommes bien pris, une pénible impression : faute d'habitude, sans doute, de les voir nus. Voici un vieillard maigre, d'une maigreur de phénomène, un squelette, qu'on est surpris de voir se déplacer ; au-dessus de ce corps décharné, la belle tête à barbe blanche a seule conservé une apparence de vie et rappelle le Job de Bonnat... Plus loin, voici des popes, reconnaissables à leurs longs cheveux et à leur longue barbe ; l'effet en est bouffon : leurs têtes incultes sont si caractéristiques de leur profession, qu'on cherche involontairement sur leurs épaules la soutane noire ou jaunâtre, et qu'on a envie de rire en trouvant, au lieu d'elle, le corps blanc d'un homme très occupé de son nettoyage.

Au milieu de ce grouillement de chairs, des enfants jouent, se lancent de l'eau, se poursuivent et se bousculent entre des grappes de baigneurs qui grognent. Il y a là de tout petits bambins que leur papa brosse, avec des maladresses attentives et précautionneuses, au moyen d'un paquet de fibres enduites de savon ; et ces bambins se laissent faire, avec une résignation de petits chiens mouillés. Puis, tandis que leur père se lave à son tour, ils restent là, immobiles et sérieux, grelottant un peu, gros comme le poing, au milieu de tous ces corps de robustes adultes...

Des seaux de bois sont à la disposition des baigneurs, avec de l'eau froide et chaude à discrétion. Entre les bancs, des hommes vêtus d'une bande de toile, en guise de pagne, ou plutôt d'enseigne, circulent, offrant leurs services : ce sont des baigneurs qui, pour quelques sous, vous nettoieront...