L'avenir incertain, le présent déjà inutile, et l'intolérable vide que je trouve partout.
Il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être...
Que ne puis-je être content de manger et de dormir? Car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n'est pas très malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m'accable...
Si le temps est sombre, je le trouve triste, et s'il est beau, je le trouve inutile...
Je cherche dans chaque chose le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de mes misères, et ce comique d'opposition qui fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses...
Simplicité de l'espérance, qu'êtes-vous devenue?
D'autres sont bien plus malheureux que moi: mais j'ignore s'il fut jamais un homme moins heureux...
Il y a évidemment beaucoup plus de substance dans les méditations d'Obermann que dans les rêveries de René. Senancour est un philosophe, Chateaubriand un poète. L'un est un stoïcien, l'autre un épicurien. Senancour, dans ses spéculations les plus libres sur l'amour et le mariage (car il disserte de tout), garde une austérité. Chateaubriand est la volupté même. Chateaubriand sent plus qu'il ne pense; mais il y a, au fond de la tristesse de Senancour, le doute ou la négation métaphysique. Chateaubriand a été un des plus illustres parmi les enfants des hommes, et je vous prie de croire qu'il s'en est aperçu. Senancour n'a rien été. Il a failli être sous-préfet de Napoléon, mais il n'a pas même été cela. On ne sait presque rien sur lui. On croit que le mariage qu'il avait fait n'était pas délicieux. Il fut presque pauvre et mourut caché.
C'est Senancour qui, ayant tué le désir, a véritablement connu l'ennui. C'est lui qui, toujours, a réellement éprouvé d'avance que tout est vain et que tout nous trompe, et qui a vécu en refusant la vie. Le vrai René, c'est Obermann, «ce René sans gloire», comme l'appelle Sainte-Beuve.
Seulement, Chateaubriand a la magie des mots et des images, Chateaubriand a sa musique. Senancour, je le dis nettement, me semble un roi de l'intelligence: mais il a peu de musique, et celle qu'il a est sourde. Rien ne prévaut contre la chevelure bleue du génie des airs ou contre l'appel aux orages désirés. C'est ainsi.
Mais, si sèchement et durement triste, ou même si ennuyeusement ennuyé que soit souvent Obermann, l'aveu lui échappe que la mélancolie, la tristesse, le non-désir, la non-espérance, même l'ennui, ne sont jamais la pire souffrance, ne sont peut-être pas une souffrance, sont peut-être même une sorte de plaisir, par ce qu'ils contiennent, soit d'orgueil, soit de langueur, et en ce qu'ils sont un exercice et une invention de notre esprit:
Je me décidai à rester le soir à Iverdun, espérant retrouver sur ces rives ce bien-être mêlé de tristesse que je préfère à la joie...
Jeune homme,... vous chercherez des délassements, vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l'intimité, vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même...
C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l'opinion d'elle-même que de ses jouissances positives...
Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais, si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni cet excès de désirs, ni cette surabondance de facultés; nous ne jouirions plus du plaisir d'être au delà de nos destinées, d'être plus grands que ce qui nous entoure, plus féconds que nous n'avons besoin de l'être...
D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de sa douleur et l'aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus... Une même loi morale me rend pénible l'idée de la destruction, et m'en fait aimer le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable lorsque, avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous.
Il me semble bien que tout ceci est profond, et qu'Obermann explique un des plaisirs habituels de René mieux que René ne l'expliquera jamais.
Au reste Senancour, à mesure qu'il avance dans la vie, sans être jamais heureux (mais est-il possible et est-il nécessaire de l'être?) paraît moins malheureux. Dire qu'on a besoin de l'infini, qu'on veut, qu'on exige l'infini, il s'aperçoit peu à peu que cela n'a peut-être pas beaucoup de sens; et ces plaintes-là et ces récriminations-là reviennent plus rarement sous sa plume. Il n'a pas les glorieuses agitations de Chateaubriand; mais enfin il s'occupe. Il refait, réimprime et mêle ses Rêveries, son traité de l'Amour et son Obermann: ses livres ne lui sont donc pas indifférents. Il ne meurt qu'à soixante-treize ans. Il attend la fin des journées. Quand on s'applique à cela, quand on se distille à soi-même son ennui, c'est une occupation encore, et c'est une torpeur, quelquefois une griserie morne. Mais surtout Senancour aime très profondément la nature. Il l'a beaucoup plus regardée, je crois, et a beaucoup plus vécu dans son intimité que Chateaubriand. Il l'a associée à tous ses sentiments et à tous ses actes; il s'est apaisé et même engourdi en elle. Il a, autant qu'il était en lui, rythmé sa vie selon celle de la nature. Il a été, un peu après Ramond, un peintre excellent de la montagne (ce fut l'Alpe suisse) et de la forêt (ce fut Fontainebleau). Il a préféré le soir au matin et l'automne au printemps parce que c'était son goût et, en somme, par sensualité, parce qu'il redoutait trop de joie et de lumière. Et il est mort parfaitement résigné. On peut très bien vivre sans souffrance en s'ennuyant tout le temps, pourvu qu'on n'ait pas de trop grands malheurs précis et concrets: car on tire une douceur de son ennui même.
Si cela a pu arriver à ce modeste et sombre Obermann, que dirons-nous de ce brillant et vaniteux René? Il faut le reconnaître, la tristesse n'est pas un mal; la tristesse, même profonde, n'est pas une souffrance. Ce n'est pas non plus, évidemment, un plaisir: si je le prétendais, vous ne me croiriez pas. C'est un état intermédiaire, non pas peut-être créé, mais perfectionné par l'intelligence humaine.
Chateaubriand,—encore plus efficacement que Senancour, parce que Chateaubriand réfléchissait moins,—se défend, par la mélancolie, contre les malheurs positifs. Il les sent peu, parce qu'il les fait rentrer dans les causes générales de sa vague tristesse. Voici peut-être la grande invention de Chateaubriand: il a fait de la mélancolie une parade contre la douleur.