PREMIÈRE CONFÉRENCE
ENFANCE ET JEUNESSE.—LE VOYAGE EN AMÉRIQUE
Chateaubriand! Quelles images fait surgir aussitôt ce nom sonore? Une magnifique série d'attitudes et de costumes. Un enfant rêveur, dans les bruyères, autour d'un vieux château... Un jeune officier français chez les Peaux-Rouges, parmi des sauvagesses charmantes, dans la forêt vierge... Un livre qui fait rouvrir les églises et sortir les processions... Le clair de lune, la cime indéterminée des forêts, l'odeur d'ambre des crocodiles... Un écrivain jaloux de la gloire de Napoléon... Un royaliste qui sert le roi avec la plus dédaigneuse fidélité... Un vieillard sourd près du fauteuil d'une vieille dame, belle et aveugle... Un tombeau dans les rochers sur la mer...
Quoi encore? Il avait la plus belle tête du monde, et dont on ne conçoit les cheveux que fouettés par le vent. Il a su exprimer avec des mots plus de sensations qu'on n'avait fait avant lui. Il est l'homme qui a «renouvelé l'imagination française» (Faguet). Il est le père du romantisme et de presque toute la littérature du dix-neuvième siècle. Et il est l'inventeur d'une nouvelle façon d'être triste.
Et puis? En ce qui regarde sa gloire, sa chance est inouïe, presque égale à celle de l'Empereur. Il est, entre nos grands écrivains, le seul qui soit pleinement «à cheval» sur deux mondes, le seul qui ait appartenu à l'ancien régime et au nouveau, le seul qui ait presque autant vécu dans l'un que dans l'autre, le seul aussi qui ait tant voyagé et qui ait vu tant d'aspects de la terre. Il est né en 1768, dix ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau. Il est mort en 1848, quand Taine et Renan écrivaient déjà. Nos pères auraient pu le voir entrer à l'Abbaye-aux-Bois.
Comme l'ancienne France et la nouvelle, il a connu le dur passage de l'une à l'autre; il en a souffert dans son âme et dans sa chair. Il a vu la Révolution et il a vu l'Empire. Son génie a reçu de la réalité les plus beaux ébranlements. Il a «bâillé sa vie», c'est entendu; mais nul n'a été plus aimé, et nul n'a plus joui de sa gloire et de sa tristesse. Orgueil, désir, ennui, c'est toute son âme. Il nous a légué des façons de sentir où nous trouvons encore des délices.
Voilà, sommairement, ce que Chateaubriand est pour nous, et ce qu'il était pour moi, avant que j'eusse entrepris de l'étudier de plus près. Je ne sais pas du tout si nous découvrirons en lui quelque chose de plus, ou bien autre chose. Nous verrons bien. Sa bibliographie est énorme. Je n'ai pas tout lu, il s'en faut. Je ne vous promets pas d'être complet; je ne vous promets pas d'être original: je ne puis vous assurer que ma sincérité. Ce que je vous propose, en somme, c'est une libre promenade à travers la vie et l'œuvre de Chateaubriand.
Naturellement, je me servirai beaucoup des Mémoires d'outre-tombe, surtout pour ses commencements, sur lesquels nous n'avons que son témoignage. Je m'en servirai avec la prudence qui convient: car, lorsqu'il nous raconte son enfance, il a déjà quarante ans. Mais aussi la façon dont il voit l'enfant qu'il a été nous fait mieux connaître l'homme.
Le 4 septembre 1768 naissait, à Saint-Malo, dans une rue sombre et étroite, appelée la rue des Juifs, le chevalier François-Auguste de Chateaubriand. «Il était presque mort quand il vint au jour.» «Le mugissement des vagues soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne empêcha d'entendre ses cris... Le bruit de la tempête berça son premier sommeil... Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans son berceau une image de ses destinées.» Bref, Chateaubriand naquit sans aucune simplicité.
Des neuf enfants nés avant lui, un frère et quatre sœurs survivaient, lorsque, comme il dit, «la vie lui fut infligée». Ne faites pas attention et ne vous désolez pas; cette vie fut, en effet, l'une des plus magnifiques que l'on connaisse, et Dieu sait s'il en a joui! Sauf à l'armée de Condé, après sa blessure, puis à Londres, et peut-être beaucoup plus tard, dans l'extrême vieillesse, je ne crois pas qu'il ait excessivement souffert. Il a été triste, oui; mais être triste, c'est tout autre chose: c'est même, pour lui, presque le contraire.