»Si nous appliquons cette distinction à Chateaubriand et si nous nous demandons: Avait-il la foi?... nous répondrons:

»La foi explicite d'un Bossuet? Certes non! Mais une foi implicite, qui s'attachait à telles ou telles vues de foi, s'y complaisait, s'y tranquillisait,—et laissait le reste à l'érudition des théologiens de profession. C'était l'attitude très correcte,—et très calculée—de Descartes. C'est chez Chateaubriand une attitude spontanée, mais aussi correcte.

»Ici encore les théologiens distinguent: 1° les raisons de croire objectives, et ce sont les miracles que met en ligne l'apologétique traditionnelle; 2° les raisons de croire subjectives, qu'ils appellent du nom de «suppléances subjectives de la crédibilité rationnelle.»

»Ces suppléances sont des impondérables, des incommunicables: motifs moraux, motifs de sentiment, motifs d'expérience, motifs de tradition, motifs d'ordre social...: le moralisme de Vinet, le pragmatisme de James, la sociologie morale de Brunetière, l'esthétique et le traditionalisme du Génie du christianisme

Voilà l'admirable consultation de mon théologien.

Ainsi, un assentiment en bloc (chose infiniment commode), un mouvement du cœur, un acte de la volonté... Donc, Biré a raison, l'abbé Pailhès a raison, l'abbé Bertrin a raison, M. Victor Giraud a raison: Chateaubriand avait la foi.

Et maintenant que je suis plus tranquille, m'étant assuré que la foi «implicite» de Chateaubriand vaut aux yeux de l'Église, le livre lui-même précisera pour nous l'allure et le caractère de cette foi.

Au deuxième chapitre du livre II, il a tout justement à définir la foi, c'est-à-dire la première des vertus théologales. Or, tout de suite, il confond la foi avec la conviction et la confiance. Il nous dit: «Colomb s'obstine à croire un nouvel univers.» «L'amitié, le patriotisme, l'amour... sont une espèce de foi.» «C'est parce qu'ils ont cru que les Codrus, les Pylade, les Régulus... ont fait des prodiges.» Comme si la croyance aux destinées de la patrie, ou la confiance aux vertus d'un ami, ou la persuasion (avant la découverte) que le nouveau monde existe, etc..., c'est-à-dire, en somme, la croyance à des objets dont l'existence peut être vérifiée, avaient quelque chose de commun avec la foi aux mystères de la Trinité, de la Chute, de l'Incarnation, de la Rédemption!

Et justement un abus de mots tout pareil aide Chateaubriand à «faire passer» les mystères, si j'ose m'exprimer ainsi. «Il n'est, dit-il, rien de beau, de doux, de grand dans la vie que les choses mystérieuses. Les sentiments les plus merveilleux sont ceux qui nous agitent un peu confusément: la pudeur, l'amour chaste, l'amitié vertueuse sont pleins de secrets. L'innocence à son tour... n'est-elle pas le plus ineffable des mystères?... Les plaisirs de la pensée sont aussi des secrets... Tout est caché, tout est inconnu dans l'univers», etc... Et ainsi, nous ne devons avoir aucune peine à croire au mystère de la Trinité ou au mystère de l'Incarnation, puisque la pudeur est un mystère, puisque l'innocence est un mystère, puisque la façon dont pousse un grain de blé est un mystère, et puisque le clair de lune est plein de mystère. À ce compte, le mot «mystère» aurait le même sens dans le «mystère de la Rédemption» et dans: «Le bocage était sans mystère!»

Lorsqu'il parle des dogmes du christianisme (et il faut bien qu'il en parle), soyez sûrs qu'il pense toujours aux encyclopédistes, à leurs disciples et à leurs lecteurs et qu'il ne veut pas leur paraître trop crédule, ni trop naïf (et cela est d'ailleurs fort bien vu, étant donné son dessein). Il noie la Trinité chrétienne dans une érudition de dictionnaire: «La Trinité fut peut-être connue des Égyptiens... Héraclide de Pont et Porphyre rapportent un fameux oracle de Sérapis... Les mages avaient une espèce de Trinité... Platon semble parler de ce dogme... Aux Indes la Trinité est connue... Au Thibet également... Les missionnaires anglais à Otaïti ont trouvé quelques traces de la Trinité...» Enfin, «on peut découvrir quelque tradition obscure de la Trinité jusque dans les fables du polythéisme». Où donc? Mais notamment dans les trois Grâces. Ô monsieur Singlin, ô monsieur Hamon, ô monsieur Daguet, que dites-vous de ce chrétien?