De Philadelphie, une diligence le conduit à New-York. Puis il va en bateau, sur l'Hudson, jusqu'à Albany. Là, il engage un Hollandais qui parle plusieurs dialectes indiens, et, par des régions encore sauvages, mais non complètement inhabitées, il se dirige vers le Niagara.
Il entre dans la forêt vierge. Il y rencontre un hangar où un petit Français, M. Violet, ancien marmiton au service du général Rochambeau, apprenait à danser à une vingtaine d'Iroquois. Il achète des Indiens un habillement en peau d'ours; il y ajoute la calotte de drap rouge à côtes, la casaque, la ceinture, la corne pour rappeler les chiens, la bandoulière des coureurs de bois. «Mes cheveux flottaient sur mon cou découvert; je portais la barbe longue; j'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. On m'invita à une partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain pour dépister un carcajou.» Il est parfaitement heureux.
Il arrive au lac des Onondagas. Il rend visite au sachem, qui parle anglais et entend le français. Il suit une route tracée par des abattis d'arbres; il est reçu dans des fermes de colons, où il y a des meubles d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, et où les filles de la maison chantent du Paisiello ou du Cimarosa.
Il atteint le Niagara. En voulant descendre dans le lit de la cataracte, il tombe sur une saillie de rocher, où il se casse le bras gauche, raconte-t-il. Il demeure douze jours chez de bons Indiens. Puis, son Hollandais le quitte. Alors il «s'associe à des trafiquants qui partaient pour descendre l'Ohio». Avant de partir, il «jette, dit-il, un coup d'œil sur les lacs du Canada». (Un coup d'œil, qu'entend-il par là? Les lacs du Canada ne sont pas des mares).
Il arrive à Pittsbourg, au confluent de Kentucky et de l'Ohio. Tout de suite après, il nous décrit le confluent de l'Ohio et du Mississipi. Mais une nouvelle compagnie de trafiquants, venant de chez les Creeks dans les Florides, lui permet de la suivre. «Nous nous acheminâmes vers les pays connus sous le nom général des Florides.» Cela, par terre, en «suivant des sentiers». Mais aussitôt, sans qu'on sache comment, il se retrouve sur l'Ohio. Il aborde avec ses trafiquants une île située dans un des lacs que l'Ohio traverse. Il s'y amuse une journée avec deux jeunes Floridiennes, «issues d'un sang mêlé de Chiroki et de Castillan».
Son itinéraire devient de plus en plus vague. «Je me hâtai de quitter le désert... Nous repassâmes les montagnes Bleues... J'avisai au bord d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de ses pignons, moulin à l'autre. J'entrai demander le vivre et le couvert, et fus bien reçu.» C'est tout. Où ce ruisseau? Où cette maison américaine? Nous ne savons pas. J'ai envie de dire:—Lui non plus, soyez tranquilles.
Dans cette ferme, coup de théâtre. Il trouve un journal anglais qui lui apprend la fuite du roi et son arrestation à Varennes, et la formation de l'armée des princes. Subitement, il prend la résolution de retourner en France. Il revient à Philadelphie, et s'embarque pour le Havre le 10 décembre 1791.
Il avait passé, d'après les dates qu'il nous donne lui-même, exactement cinq mois en Amérique. Il y avait fait, en voiture, à cheval et en bateau, avec des guides, dans des régions connues, une excursion que tout Européen robuste pouvait accomplir. M. Joseph Bédier paraît avoir démontré dans ses Etudes critiques, en se servant du texte même du Voyage en Amérique et des Mémoires d'outre-tombe, que Chateaubriand n'a pu visiter aucune des régions où se dérouleront plus tard ses romans; qu'il les a décrites surtout d'après le Français Charlevoix et l'Anglais Bartram, mais qu'il n'a pu voir les Florides ni même le Mississipi; et qu'il a été tout au plus au Niagara. Or, le Voyage en Amérique étant son premier ouvrage, M. de Chateaubriand aurait donc débuté dans la littérature par un mensonge, et par un mensonge qu'il a soutenu imperturbablement toute sa vie: car il ne cesse dans presque tous ses écrits (Essai sur les Révolutions, Génie du christianisme, Itinéraire), et dans ses articles et dans ses lettres privées, de rappeler son séjour chez les bons sauvages de la Louisiane. Mais M. l'abbé Bertrin a défendu Chateaubriand, et, il me semble, avec succès sur quelques points. Il reste seulement qu'on démêle fort mal son itinéraire à partir du Niagara et que, souvent, il s'arrange pour nous faire croire qu'il a vu beaucoup plus de pays qu'il n'en a visité en effet.
Quel qu'ait été son voyage, il en rapporte une masse de notes, une suite de descriptions déjà soignées et achevées, et probablement une première ébauche des énormes Natchez.
Ces notes et ces descriptions, il en transporte une partie, en 1822, dans le manuscrit des Mémoires d'outre-tombe. Le reste, il le publie, en 1827, sous le titre de Voyage en Amérique. Mais les morceaux insérés dans les Mémoires ont été sûrement retouchés ou même «récrits» par l'auteur; ils sont, à n'en pas douter, de sa dernière et souveraine manière. Au contraire, le Voyage en Amérique semble bien être la reproduction à peu près intacte du premier manuscrit; donc, comme je le disais, le premier livre de Chateaubriand. Il est intéressant à ce titre.