Mais, quand j'aurai répété tout cela, aurai-je expliqué tout le charme de ce théâtre unique?
«Unique», je l'ai dit déjà et le redis encore: car, tandis que la tragédie selon Corneille a pullulé après lui, et même jusqu'à nos jours, je ne vois parmi les morts que Marivaux et Musset qui se puissent quelquefois dire «raciniens».
Je suis tenté de croire qu'il y a une partie de Racine à jamais inaccessible aux étrangers et qui sait? peut-être à tous ceux qui sont trop du Midi comme à ceux qui sont trop du Nord. C'est, un mystère. C'est ce par quoi Racine exprime ce que nous appellerons le génie de notre race: ordre, raison, sentiment mesuré et force sous la grâce. Les tragédies de Racine supposent une très vieille patrie. Dans cette poésie, à la fois si ordonnée et si émouvante, c'est nous-mêmes que nous aimons; c'est—comme chez La Fontaine et Molière, mais dans un exemplaire plus noble—notre sensibilité et notre esprit à leur moment le plus heureux.
Est-ce une impression arbitraire, et trop fortuite peut-être et trop fugitive pour un si grand objet? Mais je me rappelle un petit livre charmant, très simple, naïf même: Sylvie, d'un rêveur qui fut une espèce de La Fontaine perdu parmi les romantiques L'histoire se passe dans le pays même de Racine, le Valois. Elle sent à chaque page la vieille France et nullement l'antiquité grecque ou biblique. Et pourtant il me semble qu'on pourrait dire des savantes tragédies de Racine ce que dit Gérard de Nerval des chansons de la terre où Jean Racine est né:
Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France.
De même, nous dirons des tragédies de Racine, grecques, romaines, bibliques, peu importe:
—Elles dansent en rond sur la pelouse et dans le jardin du roi, en chantant des airs qui viennent de très loin dans le temps et dans l'espace, mais d'un français si naturellement pur que c'est en les écoutant qu'on se sent le mieux vivre en France, et avec le plus de fierté intime et d'attendrissement.
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Un des bas-reliefs du monument tumultueux et déchiqueté que la troisième République a élevé à Victor Hugo, le représente reçu par les autres poètes dans les Champs-Élysées. On y a mis Homère, Shakespeare, Dante. On y a mis Corneille, malgré Polyeucte, Molière, Rabelais, Voltaire, je ne sais qui encore.
Et c'est très bien.