Sacrés palais de l'innocence,
Astres vivants, chœurs glorieux
Qui faites voir de nouveaux cieux
Dans ces demeures du silence,
Non, ma plume n'entreprend pas
De tracer ici vos combats,
Vos jeûnes et vos veilles;
Il faut, pour en bien révérer
Les augustes merveilles,
Et les taire, et les adorer.

(Pas mal, ce dernier vers.)

Je ne vous donne pas ces strophes pour merveilleuses. Mais elles ont de la piété, de l'onction et, si je puis dire, de la blancheur. Et si l'on veut, de loin, de très loin, elles font présager l'accent suave des chœurs d'Esther.

Dans le même temps, l'enfant traduisait les Hymnes du bréviaire romain en vers français, que, plus tard, il retoucha notablement ou que, même, je pense, il refit tout entiers.—Il fait aussi beaucoup de vers latins, élégants et faciles. Il se nourrit d'Homère, de Sophocle et d'Euripide. Il les lit en «s'enfonçant dans les bois», ce qui est, si je puis ainsi parler, une façon plus sensuelle de les lire. Il traduit beaucoup, beaucoup de grec, et même des auteurs simplement curieux, tels que Diogène Laërce, Eusèbe et Philon. Et il commence un prodigieux travail d'annotations, souvent page par page, sur la presque totalité de la littérature grecque et sur une bonne partie de la latine.

Lorsqu'il sort de Port-Royal au mois d'octobre 1658, Jean Racine est à la fois un adolescent très pieux,—et un adolescent fou de littérature.

Fou de littérature, il le serait peut-être devenu de lui-même. Mais il est certain qu'il l'était aussi par la faute de ses vénérables maîtres.

Ses vénérables maîtres estimaient peu la littérature en elle-même. Pour leur compte, ils ne visaient pas au talent. Ils jugeaient que ce qu'il convient d'étudier chez les anciens et de leur emprunter, c'est simplement l'art d'exprimer clairement et exactement sa pensée, afin qu'elle soit plus efficace. Mais comment pouvaient-ils croire qu'un enfant tendre, intelligent et passionné ne chercherait que cela dans Homère, Sophocle, Euripide, Térence, Virgile? Est-ce par ces lectures qu'ils pensaient le détourner de la poésie, ou le munir d'avance contre les passions? Ces saints hommes goûtaient trop les belles-lettres. Ils n'étaient pas parfaitement conséquents avec eux-mêmes, et je les en aime davantage.—Il est bien probable, d'ailleurs, que les religieuses, et sa tante la mère Agnès de Saint-Thècle, et sa grand'mère Marie Desmoulins, avaient été touchées des strophes où l'enfant les comparait à des «temples animés» et les appelait «astres vivants» (dame! mettez-vous à leur place); qu'il leur avait montré sa traduction des Hymnes et qu'elles en avaient été émerveillées; et il est bien probable aussi que ces «messieurs» n'avaient pu se tenir de louer les vers latins que Racine avait adressés au Christ (ad Christum) pour le supplier de défendre Port-Royal contre ses ennemis.

Ainsi, sans le savoir, Port-Royal poussait l'écolier vers la littérature et la poésie,—et vers le théâtre, qui en était alors la forme la plus éclatante. Port-Royal poussait Jean Racine à la damnation, jusqu'à l'heure où il devait le ressaisir pour le salut; et il en résultera une vie des plus tourmentées, des plus passionnées, des plus humaines par ses contradictions intérieures. Sa vie même fut certainement, aux yeux de Dieu, la plus belle de ses tragédies.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

SES DÉBUTS.—SON SÉJOUR À UZÈS.—LES DEUX TRADITIONS.