D'où cette conception est-elle venue à des hommes? De la préoccupation de ne pas amoindrir Dieu; du besoin de sentir son action partout; de la pensée toujours présente du mystère de la Rédemption.

Si l'on accorde, en effet, que la nature humaine corrompue peut, par elle-même, quelque bien, la Rédemption devient inutile.—Oui, mais si l'on dit que la nature humaine ne peut rien de bon par elle-même, plus de libre arbitre et, par conséquent, plus de mérite.—Oui, mais si l'homme, abandonné à ses seules forces, pouvait mériter, c'est donc qu'il pourrait se passer de la grâce… Et le raisonnement peut tourner ainsi indéfiniment.

Cercle vertigineux! À peine, dans cette conception qui donne tout à Dieu, le jansénisme peut-il sauver verbalement une ombre de liberté humaine. Car toujours, au moment où il va accorder quelque chose à l'homme, il craint d'en faire tort à Dieu.

Et de là tant de formules singulières et contradictoires, et belles pourtant, comme celle-ci, de M. Hamon, qui «n'explique pas, mais qui exprime la doctrine de la grâce et la rend dans tout son complexe, d'autres diraient dans toute son inintelligibilité» (Sainte-Beuve):

C'est la volonté de Dieu qui nous fait vivre… Notre vie ne consiste point dans toutes les choses qui peuvent dépendre de la puissance des hommes et qu'ils peuvent nous ôter, mais seulement dans la volonté de Dieu, et dans la nôtre, dont nous sommes toujours les maîtres, lorsque, par un effet de sa miséricorde, nous l'avons soumise à celle de Dieu.

Ainsi, si nous soumettons notre volonté à celle de Dieu, c'est par un effet de la miséricorde de Dieu, c'est-à-dire encore par la volonté de Dieu. Et cependant, nous restons, paraît-il, maîtres de notre volonté. On ne voit pas bien comment: mais cette énigme, c'est le jansénisme même. Accorder tant à la volonté et à l'action de Dieu que l'homme paraît irresponsable, étant, par nature, incapable de mériter; et toutefois trembler devant Dieu comme si l'on était responsable devant lui, voilà, je crois bien, en quoi consiste, au fond, l'état d'esprit janséniste.

À le considérer, non point théologiquement, mais psychologiquement, le janséniste est l'homme qui entretient avec Dieu les relations les plus dramatiques. Le janséniste est l'homme qui pense le plus de mal de la nature humaine et qui a le moins d'illusions sur elle. Par suite, le janséniste est l'homme qui a le plus besoin de croire à Jésus rédempteur pour ne pas sombrer dans la négation et dans le désespoir. Non seulement Pascal paraît avoir connu ces tentations, mais de saintes religieuses, comme la mère Angélique de Saint-Jean:

J'appris, écrit-elle dans le récit de son séjour au couvent des
Annonciades, ce que c'est que le désespoir et par où l'on y va…
J'étais au hasard de laisser éteindre ma lampe… C'était comme une
espèce de doute de toutes les choses de la foi et de la Providence.

Le janséniste est l'homme qui a le plus besoin de voir et de sentir partout, et dans les moindres choses, l'action de Dieu et qui a pour lui l'amour le plus inquiet. Le janséniste est l'homme qui aime Dieu avec le plus de désintéressement, puisqu'il craint toujours que Dieu ne le lui rende pas, et qu'il vit dans la terreur de n'avoir pas la grâce. Et, conséquemment, le janséniste est, de tous les chrétiens, celui qui s'examine avec le plus de diligence et d'angoisse.

Mais, d'autre part, le janséniste, si humble devant Dieu, nourrit, et peut-être à son insu, un secret orgueil, comme un homme qui ne ressemble pas aux autres, qui ne veut pas leur ressembler, et qui a des «opinions particulières».