Or, Andromaque, c'est précisément le contraire et de Timocrate et des très nombreuses tragédies dont Timocrate est le type absolu, et, enfin, de plus de la moitié des tragédies de Pierre Corneille.
Car Racine (et cela ne nous étonne plus, mais cela fut neuf et extraordinaire à son heure), Racine, ami de Molière qui faisait rentrer la vérité dans la comédie, ami de La Fontaine qui la mettait dans ses Fables, ami de Furetière, qui essayait de la mettre dans le roman, ami de Boileau qui, dès ses premières satires, s'insurgeait contre le romanesque et le faux,—Racine, pour la première fois dans Andromaque, choisit et veut une action simple et des personnages vrais; fait sortir les faits des caractères et des sentiments; nous montre des passionnés qui ne sont nullement vertueux, mais qui aussi ne prétendent point à la vertu ni ne la déforment; ramène au théâtre—par opposition à la morale fantaisiste et romanesque—la morale commune, universelle, et cela, sans aucunement moraliser ni prêcher, et par le seul effet de la vérité de ses peintures. Et c'est une des choses par où Racine plut à Louis XIV, homme de bon sens, grand amateur d'ordre, et qui se souvenait que la Fronde avait fort aimé le romanesque en littérature. Et ainsi il est peut-être permis de signaler ici une convenance secrète et une concordance entre les deux génies réalistes du jeune poète et du jeune roi.
Notons qu'il s'est écoulé près de deux ans entre la représentation d'Alexandre et celle d'Andromaque. Racine ne s'est pas pressé. Il a de nouveau feuilleté ses Grecs, il s'est laissé de plus en plus émouvoir et pénétrer par leur simplicité, leur sincérité, leur candeur hardie. En même temps, devenu à vingt-cinq ans auteur dramatique célèbre, il vivait dans un monde où les passions sont vives et il regardait attentivement autour de lui.—Puis, ces deux années-là, il voyait jouer, non sans sourire, Sophonisbe et Agésilas. Il savait bien qu'il ferait, lui, autre chose. Et il attendait qu'une belle idée s'emparât de son imagination.
Un jour, après avoir relu son Euripide, il ouvre son Virgile et est frappé par un passage du IIIe livre de l'Énéide, où il retrouve cette pure Andromaque qu'il avait déjà aimée dans l'Iliade (car déjà, écolier à Port-Royal, il avait écrit, en marge de son Homère, sur ce qu'il appelle la «divine rencontre» d'Andromaque et d'Hector, un petit commentaire très intelligent et très ému).
Voici le passage de Virgile:
Nous côtoyons, dit Énée, le rivage d'Épire; nous entrons dans un port de Chaonie, et nous montons jusqu'à la haute ville de Buthrote… Il se trouva qu'en ce moment, aux portes de la ville, dans un bois sacré et sur les bords d'un faux Simoïs, Andromaque portait aux cendres d'Hector les libations solennelles et les tristes offrandes. Elle pleurait devant un vain tombeau de gazon, entre deux autels que sa douleur avait consacrés, et invitait Hector au funèbre banquet… Elle baissa la tête et, parlant à voix basse: «Ô heureuse avant toutes, dit-elle, la vierge fille de Priam, condamnée à mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des hautes murailles de Troie! Elle échappa au partage ordonné par le sort et n'approcha point, captive, du lit d'un maître vainqueur. Mais nous, après l'incendie de notre patrie, traînées de mer en mer, il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, subir l'insolence du fils d'Achille… Bientôt il s'attache à Hermione, race de Léda, et va dans Sparte rechercher sa main. Mais Oreste, qu'enflamme un violent amour de l'épouse ravie, Oreste que poursuivent, les Furies des crimes, surprend son rival sans défense et l'égorge au pied des autels paternels…»
Cette triste élégie… puis ce coup de couteau… Racine rêve là-dessus; et c'est de ces vingt vers de Virgile qu'il tirera sa tragédie; car il n'a à peu près rien emprunté ni aux Troyennes d'Euripide, dont le sujet est le meurtre d'Astyanax, ni à l'Andromaque du même poète, où la veuve d'Hector défend son fils, mais un fils qui est celui d'Hélénus, ni enfin aux Troyennes de Sénèque; et il dit vrai quand, après avoir cité le passage de Virgile, il écrit dans sa préface: «Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie.»
Je suppose, que vous avez lu les tragédies de Racine. Je ne vous analyserai point l'action d'Andromaque, mais je vous en rappellerai l'essentiel, juste ce qu'il faut pour vous en remettre en mémoire la composition si simple et si liée.
C'est un peu après la prise de Troie. Pyrrhus est rentré en Épire, dans sa ville de Buthrote. Il a eu dans sa part de butin Andromaque, la veuve d'Hector, et son fils, l'enfant Astyanax. Et Pyrrhus aime la belle captive, et ne peut se décider à épouser sa fiancée Hermione, fille d'Hélène, qui est venue à Buthrote sur sa foi, accompagnée d'une petite escorte de ses nationaux.
Or, les rois grecs confédérés, qu'inquiète la faiblesse de Pyrrhus pour sa captive, envoient à Pyrrhus un ambassadeur, Oreste, pour le sommer de leur livrer le jeune Astyanax. Oreste est le cousin germain d'Hermione. Il aime la jeune fille depuis longtemps et avec passion.