Je trouve cette lettre admirable de sens critique et de liberté d'esprit.—Racine, pieux commentateur d'Homère, sait aussi que Pyrrhus n'a pu être qu'un «petit seigneur», selon le mot de Guilleragues. Il sait que le petit château-fort habité par ce jeune chef ne pouvait ressembler à la cour de Versailles. Mais il sait qu'après tout, des vassaux autour d'un chef, c'est encore une cour et que, partout où il y a une cour, il y a un cérémonial. Et il ne craint donc pas de parler de la «cour de Pyrrhus».
Vous vous rappelez que Leconte de Lisle, traduisant Eschyle, ne le trouve pas assez sauvage et, pour nous étonner, rend l'Orestie plus atroce qu'elle n'est dans le texte grec. La «couleur locale», il en remet!—Racine pense, tout au contraire, qu'il importe à notre plaisir que nous ayons le plus possible de pensées, de sentiments et de façons d'être en commun avec ces personnages que leur nom et leur légende placent si loin de nous. Il les tire donc à nous discrètement. Et je crois qu'il a raison. Mais, ce qui est sûr, c'est qu'il ne le fait pas par ignorance, comme des ignorants l'ont cru; et son procédé n'est pas moins réfléchi et voulu que l'artifice opposé du Parnassien solennel et naïf.
En somme, antique et même préhistorique par ses origines, dont le poète conserve soigneusement les traces; grecque par la simplicité, la netteté, l'eurythmie; moderne par la connaissance et l'expression totale des «passions de l'amour», Andromaque est la première de nos tragédies «où nous nous retrouvions tout entiers» (Brunetière), et avec notre âme d'aujourd'hui, et avec nos âmes héritées, celles des ancêtres de notre race. Ah! le pur chef-d'œuvre que cette tragédie, que ce chaste drame d'héroïque piété conjugale et maternelle, entrelacé à ce terrible drame d'amour meurtrier! Et puis Andromaque respire si bien l'ardente et charmante jeunesse du poète! Il y montre l'audace et la sûreté d'un archer divin.—Pas un vers dans les rôles d'Hermione et d'Oreste qui n'exprime, en mots rapides et forts comme des coups d'épée, les illusions, les souffrances, l'égoïsme, la folie et la méchanceté de l'amour: en sorte qu'on y trouverait la psychologie complète de l'amour-passion et de la jalousie.—Et, dans le rôle d'Andromaque, que de beaux vers simples et doux, qui traduisent, sous la forme la plus limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus fiers, les plus douloureux! Que de vers qui semblent éclos sans effort, comme de grandes fleurs merveilleuses, comme des lis!
Phèdre sera plus complexe, plus macérée dans la passion: mais nous ne retrouverons plus la fraîcheur de cet enchantement.
SIXIÈME CONFÉRENCE
«LES PLAIDEURS».—«BRITANNICUS»
Je crains de ne vous avoir pas encore assez dit à quel point Andromaque fut une chose originale et nouvelle. Vraiment, elle introduisit l'amour—l'amour tout entier—non seulement sur notre scène, mais dans notre littérature. Pour vous en faire quelque idée, il faut que vous songiez à un autre très grand poète, étranger, et que Racine ne connaissait probablement pas même de nom. Ce que Shakespeare avait fait pour l'amour dans trois ou quatre de ses drames, là-bas, sous une autre forme et selon une autre poétique, Racine, à vingt-sept ans, l'a fait chez nous. Rien de moins en vérité.
On ne sut pas nettement combien c'était neuf et beau. Néanmoins, on s'en douta. Le succès fut très grand. «Andromaque, dit Charles Perrault, fit à peu près autant de bruit que le Cid.» La pièce avait d'abord été jouée à la cour, devant «Leurs Majestés» et quantité de seigneurs et de dames. La duchesse d'Orléans l'avait, nous dit Racine, «honorée de ses larmes». Le jeune roi, d'un si grand goût, aime et défend Andromaque, comme il défendra les Plaideurs et Britannicus.
On en fait une parodie: la Folle Querelle, de Subligny, que Molière, brouillé avec Racine,—vous vous en souvenez,—joue sur son théâtre. La parodie est stupide, mais elle atteste la vogue extraordinaire de la pièce. Dans la famille où Subligny nous transporte, Andromaque est le sujet de toutes les conversations; on en parle au salon, dans l'antichambre, à la cuisine, jusque dans l'écurie. «Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu'à la porteuse d'eau en veulent discourir.» «Bientôt, dit un des personnages de la comédie, la contagion gagnera le chien et le chat du logis.» Une maîtresse demande-t-elle sa femme de chambre: celle-ci, répond un laquais, «est occupée à faire l'Hermione contre le cocher dont elle est coiffée». Un maître reproche-t-il à son valet d'avoir mal compris un ordre: «Monsieur, dit le valet, j'ai fait comme Oreste, qui ne laisse pas de tuer Pyrrhus, quoique Cléone lui ait été dire qu'il n'en fasse rien.»
Naturellement, Saint-Évremond, du fond de son exil bavard, dit son mot. Cet homme d'esprit, et qui avait même quelquefois plus que de l'esprit, restait si attaché au Paris de sa jeunesse et à ses admirations des temps heureux, que sans doute il ne pouvait consentir qu'il se fît quelque chose de tout à fait bien depuis qu'il n'était plus là. Il écrit donc, dans sa réponse à Lionne qui lui avait envoyé Andromaque (et son jugement est d'un homme qui ne veut absolument pas céder à son plaisir):