Une remarque me vient. Les grandes amoureuses de Racine ne sont certes pas inférieures, par l'ardeur et la démence de leur passion, aux autres «femmes damnées» du théâtre ou du roman. Et cependant avez-vous fait attention que toutes les héroïnes raciniennes sont chastes et, pour préciser, qu'aucune d'elles n'a été la «maîtresse», au sens où nous l'entendons aujourd'hui, de l'homme qu'elle aime? Racine dit de Bérénice:
Je ne l'ai point poussée jusqu'à se tuer comme Didon, parce que Bérénice n'ayant pas ici avec Titus les derniers engagements que Didon avait avec Énée (auriez-vous cru cela?) elle n'est pas obligée, comme elle, de renoncer à la vie.
Ni Hermione, ni Roxane, ni Phèdre n'ont matériellement péché; et Ériphile a beau avoir été enlevée par Achille et s'être pâmée dans ses bras ensanglantés, elle ne lui a pas appartenu. J'allais rechercher les raisons et les conséquences de cet évident parti pris de Racine. J'allais dire: «C'est peut-être pour cela que toutes ces femmes aiment si fort?» Ou bien j'allais parler de la pudeur de Racine. Mais je m'aperçois que dans le théâtre de Corneille aussi, et, je crois bien, dans tout le théâtre tragique du XVIIe siècle, on ne voit aucune amoureuse—sauf l'Ariane de Thomas—qui ait été déjà possédée par son amant, et que c'est seulement au XIXe siècle qu'on a vu sur la scène des femmes traîner avec soi les souvenirs du lit et les secouer sur le public. La pudeur, justifiée ou non, que je me disposais à attribuer à Racine, appartiendrait donc à tout son siècle.
* * * * *
Bérénice eut un grand succès, non sans soulever d'ailleurs beaucoup de critiques et d'attaques. Il y eut une longue lettre d'un certain abbé de Villars, que madame de Sévigné trouvait charmante, et qui me semble à peu près stupide. Il y eut les vers du ridicule Robinet; il y eut le jugement de l'éternel Saint-Évremond, qui rapproche obligeamment Racine de Quinault:
Dans les tragédies de Quinault, vous désireriez souvent de la douleur ou vous ne voyez que de la tendresse; dans le Titus de Racine vous voyez du désespoir où il ne faudrait qu'à peine de la douleur.
(Comme toujours, Racine paraît trop violent à Saint-Évremond.) Et il y eut une comédie en trois actes: Tite et Titus ou Critique sur les Bérénices, où l'on accuse le Titus de Racine de «cruauté» et de «perfidie» et sa Bérénice de «bassesse d'âme». Et, au XVIIIe siècle, tout le monde répète que Bérénice, c'est très joli sans doute, mais que ce n'est pas une tragédie, que ce serait plutôt une élégie,—comme si cela faisait quelque chose que ce soit ou non une tragédie!
* * * * *
Et le Tite et Bérénice de Corneille? C'est à peu près le contraire de la Bérénice de Racine.
Embarrassé par la simplicité du sujet, Corneille le complique, d'ailleurs ingénieusement. Il suppose que Titus devait épouser Domitie, mais que, tandis que Titus aime Bérénice, Domitie de son côté aime Domitian. Il s'agit donc, pour Domitie et Domitian, d'amener Titus à épouser quand même Bérénice et le Sénat à l'y autoriser. Et donc, tout en travaillant secrètement le Sénat dans cette pensée, Domitian feint d'aimer lui-même Bérénice, afin d'exciter la jalousie de Titus, et pour que cette jalousie le décide à prendre pour femme la belle étrangère. Il suit de là que Domitian et Domitie tiennent une place considérable dans la pièce et relèguent presque Titus et Bérénice au second plan. L'intrigue et les sentiments sont d'une comédie galante.