Rappelez-vous que les autres grandes passionnées de Racine, Hermione, grande fille orgueilleuse, Roxane, femme de harem dévorée de sensualité, Ériphile, vaniteuse et perverse, ne savent pas, ne se demandent pas si elles sont coupables. Nous les aimons parce qu'elles sont belles, vraies, et qu'elles souffrent. Mais il est certain qu'elles n'ont pas la notion du péché.
Phèdre est la seule douce et la seule pure parmi ces «femmes damnées»; Phèdre est une conscience tendre et délicate; elle sent le prix de cette chasteté qu'elle offense: elle est torturée de remords; elle a peur des jugements de Dieu. Victime d'une fatalité qu'elle porte dans son corps ardent et dans le sang de ses veines, pas un instant sa volonté ne consent au crime. Le poète s'est appliqué à accumuler en sa faveur les circonstances atténuantes. Elle ne laisse deviner sa passion à Hippolyte que lorsque la nouvelle de la mort de Thésée a ôté à cet amour son caractère criminel, et cet aveu lui échappe dans un accès de délire halluciné. Plus tard, c'est la nourrice qui accuse Hippolyte: Phèdre la laisse faire, mais elle n'a plus sa tête et ne respire plus qu'à peine. Pourtant elle allait se dénoncer, lorsqu'elle apprend qu'elle avait une rivale; et sa raison part de nouveau. Enfin elle se punit en buvant du poison et vient, avant de mourir, se confesser publiquement; et le mot sur lequel son dernier soupir s'exhale est celui de «pureté».
Pâle et languissante, n'ayant dormi ni mangé depuis trois jours, jalousement enfermée dans ses voiles de neige, pareille à quelque religieuse consumée au fond de son cloître d'une incurable et mystérieuse passion… on la plaint, on l'aime, on l'absout. Boileau, qui était un cœur droit et un ferme esprit, parle de la «douleur vertueuse» de Phèdre et la déclare «perfide et incestueuse malgré soi». Et pour Arnauld, le rôle de Phèdre était un exemple excellent de l'impuissance où nous sommes de résister à certaines tentations par nos seules forces et sans le secours de la grâce.—Phèdre a, du reste, toute la sensibilité morale d'une princesse du XVIIe siècle et en parle, naturellement, la langue nuancée. Mieux encore on imagine très bien qu'une jeune dame pieuse d'aujourd'hui, tentée de la même façon que Phèdre, éprouverait les mêmes sentiments, aurait les mêmes troubles, les mêmes appels à Dieu. Si Julia de Trécœur était meilleure chrétienne, et de plus de tenue, elle ne ressemblerait pas mal à Phèdre.
Si vraie avec cela! Tout est indiqué, même les effets physiologiques:
Je sentis tout mon corps et transir et brûler…
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!
même les choses les plus difficiles à exprimer; même ce que Phèdre sent, dans les bras du père, en songeant au fils:
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père;
même cette manie qu'ont les femmes, mères d'enfants déjà grands, de faire des amalgames de leur amour maternel avec la passion coupable, soit pour la purifier, soit pour la justifier et l'élargir. Vous savez ce qu'elles disent: «Nous élèverons mon fils ensemble. Je me figurerai que vous êtes son père.» Ainsi Phèdre:
Il instruira mon fils dans l'art de commander;
Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père;
Je mets sous son pouvoir et le fils et la mère.
Tout le roman de la femme de trente ans et par delà est dans cette tragédie.