Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
L'illusion t'enserre et ta surface ment:
Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies
Ta force est sans ivresse et sans emportement[22].
La Nature a chez nous l'ondoiement et la grâce, quelque chose qui rit, qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'éblouit pas. Elle a des coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait intelligents. Bénis soient les coteaux modérés, les saules, les peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cybèle orientale est dure, fixe, métallique, insensible et semble avoir moins de conscience que celle de chez nous.—C'est à la Nature énorme, éblouissante et sans âme que le poète, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait, sa palette splendide où manquent les demi-teintes. Il la décrit comme un enchantement des yeux par où le cœur n'est point sollicité. La lumière excessive et qui exclut la douceur des pénombres, la végétation exubérante aux contours tranchés, le chatoiement des insectes et des oiseaux précieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse ou dans le sommeil, le jeu des lignes précises dans la clarté uniforme, une vie intense où l'on ne sent pas de bonté, où la rigidité de la flore semble aussi inhumaine que la rapacité de la faune, la tristesse sèche qui vient peu à peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans rêver et sans que l'œil puisse se reposer dans le vague,—voilà de quoi se composent ces poèmes, aussi barbares vraiment que les autres[23]. C'est comme l'épopée de l'indifférence magnifique de la nature. Et le poète ne proteste point contre elle, et il ne mêle à sa vision aucun ressouvenir humain. Il se contente de la dérouler en des vers pareils à des joyaux trop riches et trop chargés de pierreries, en des strophes où tout est images et où toutes les images sont au premier plan et fatiguent presque à force de précision lancinante. Deux ou trois fois seulement une émotion intervient, un accent d'élégie, d'autant plus pénétrant que le poète n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis prévenu, mais peu de choses m'émeuvent autant que les derniers vers, si simples, du Manchy et la fin de la Fontaine aux lianes.
Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa sérénité: il lui arrive d'être franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi le crépuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les dernières strophes des Clairs de lune, délicieuse comme dans la Bernica, sublime comme dans le Sommeil du Condor,—l'Effet de lune, et surtout les Hurleurs nous la montrent pleine de désespoirs et d'épouvantements.
Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout à l'heure dans les paysages diurnes du maître plus de tristesse qu'il n'y en a, et que j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression du livre entier et qu'on est ainsi tenté de retrouver sa philosophie même dans les tableaux d'où elle est peut-être absente. Le discours de Viçvaméthra, l'Anathème et le Solvet soeclum m'accompagnent, quoi que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le poète m'a si bien prévenu contre les mensonges de l'éternelle Mâya que je ne puis croire qu'il s'y laisse prendre.—La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point, ils n'ont pas commerce d'amour,—car elle n'est ni consciente ni juste, et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une âme vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit à le consoler; et cette consolation est sans duperie.
XI
La forme des Poèmes antiques et des Poèmes barbares, on a pu le remarquer déjà, répond exactement au dessein que l'artiste a formé de ne voir et de ne peindre les choses que par le côté plastique. Presque pas de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clarté de la vision. Sauf de rares exceptions, les épithètes appartiennent à l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et des couleurs. Il n'y a peut-être que la prose descriptive de Flaubert qui atteigne ce degré de précision dans le rendu.—La versification, par sa régularité classique, ajoute encore à la netteté sereine de la forme. Elle exclut également et le rythme parfois saccadé de Hugo et le rythme souvent lâché de Banville, qui risquent d'inquiéter l'oreille et par là de troubler la quiétude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre des vers coupés après l'hémistiche. Çà et là une coupe romantique, la moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes équivalents de syllabes. Les périodes toujours assez courtes pour qu'il soit très aisé d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples: rimes plates, quatrains en rimes croisées ou embrassées, tierces rimes, qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent faites exprès pour un poète comme Leconte de Lisle et conviennent singulièrement à la démarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et à qui la prédominance des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravité. Quant aux rimes elles-mêmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout dans les Poèmes barbares, et souvent d'une rareté à ravir les gens du métier (voyez en particulier les Paraboles de don Guy, le Conseil du Fakir et les trois pièces espagnoles). En somme, il est visible que M. Leconte de Lisle a voulu multiplier les symétries faciles à saisir dans le rythme—et dans les rimes, où la consonne d'appui fait une symétrie de plus. Par là la netteté du rythme répond à celle des images et les dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la régularité un peu monotone de la phrase musicale est encore, pour le poète, une façon d'exprimer à la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.
Ainsi se tiennent les éléments de l'œuvre de M. Leconte de Lisle le choix des sujets et la manière de l'artiste s'expliquant par un pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de révolte contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment douloureux que vient apaiser la curiosité critique et esthétique et qui se résout enfin dans une étude sereine de l'histoire et de la nature pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce détachement du poète, dans cette indifférence finale pour tout ce qui n'est pas un spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point à lui en faire un reproche. Son dédain de la passion est sans doute chose aussi humaine que la passion la plus emportée. Être convaincu que toute émotion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procède de l'idée de la beauté extérieure; regarder et traduire de préférence les formes de la Nature inconsciente ou l'aspect matériel des mœurs et des civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur prêtant le langage qu'elles ont dû avoir et sans jamais y mettre, comme fait le poète tragique, une part de son cœur, si bien que leurs discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste étranger; considérer le monde comme un déroulement de tableaux vivants; se désintéresser de ce qui peut être dessous et en même temps, ironie singulière, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqués par les diverses explications de ce «dessous» mystérieux; n'extraire de la «nuance» des phénomènes que la beauté qui résulte du jeu des forces et de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout cela comme un dieu à qui cela est égal et qui connaît le néant du monde: savez-vous bien que cela n'est point dépourvu d'intérêt, que l'effort en est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments éternels et très humains, portés l'un et l'autre au plus haut degré: le désenchantement de la vie, et, seul remède durable, l'amour du beau, et du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et qu'on reconnaît indépendamment de tout jugement moral, sans avoir de haine ou d'amour pour ce qui en fait la matière, que ce soit la Nature ou les actions des hommes?
Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir être, dans l'art, le produit extrême d'une civilisation très vieille et très savante, comme est la nôtre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes bouddhiques, grecques ou médiévales, que la poésie de M. Leconte de Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anankè, contre le mal universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-être aussi qu'à y regarder de près, rien n'égale le tragique rentré, l'amertume intérieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est oublié lorsqu'on atteint aux templa serena. Le mépris des émotions vulgaires et le pessimisme spéculatif donnent, je ne sais comment, un orgueil délicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se rassure du reste: il n'empêchera pas d'agir et de souffrir à certains moments.—L'état d'esprit où nous met la poésie de M. Leconte de Lisle, une fois qu'on y est installé, est pour longtemps, je crois, à l'abri de la banalité, le domaine qu'elle exploite étant beaucoup moins épuisé que celui des passions et des affections humaines tant ressassées. De là, pour les initiés, l'attrait puissant des Poèmes antiques et des Poèmes barbares.
C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas;
mais il est des heures où les Harmonies, les Contemplations et les Nuits ne nous satisfont plus, où l'on est infâme au point de trouver que Lamartine fait gnan-gnan, que Hugo fait boum-boum, et que les cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connaîtra pour un instant la vision sans souffrance et la sérénité des Olympiens ou des Satans apaisés.