«C'est aussi une mine très riche que les «erreurs de l'opinion». Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que Bacon l'a établie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque catégorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine à un résultat dont il se saurait beaucoup de gré.
«On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les romanciers et libeller sous forme de maximes les vérités qui ressortent de quelques-unes de leurs œuvres—ou bien rajeunir les proverbes—ou bien s'emparer d'une pensée célèbre et en prendre le contre-pied: ce sera presque aussi vrai et cela paraîtra plus piquant.
«Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la tête un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-mêmes et les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées».
«Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc., dont les deux premiers soient entre eux dans le même rapport que les deux derniers. Le schème ordinaire est celui-ci: «... est à... ce que... est à...» Il est évident que, dès qu'on a les deux premiers mots, on parvient presque toujours à trouver les deux autres. Par exemple... (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix: je les improvise et ils valent exactement ce qu'ils me coûtent), on me donne pudeur et innocence. Voyons un peu: La pudeur est à l'innocence... mettons: ce que la modestie est à la vertu; ou bien: ce que le duvet est à la pêche; ou bien ce qu'un léger voile est à la beauté. Et alors la «proportion» se corse d'une image.—Autre exemple. Je prends mélancolie et tristesse; je songe tout de suite à rire et gaieté, et j'écris: La mélancolie n'est pas plus de la tristesse que le rire n'est de la gaieté. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en douterait pas.
«Nous appellerons cela la pensée algébrique».
«La préoccupation de faire des antithèses suggère aussi beaucoup de pensées. Il est rare que la réunion de mots exprimant des idées contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. L'amitié naît des confidences... voilà qui n'est pas difficile à trouver. Cherchez l'antithèse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et qui en vaut une autre: L'amitié naît des confidences, et elle en meurt.
«Ou bien le mot larme vous vient à l'esprit, et il suscite immédiatement le mot sourire. Vous marmottez: Il y a des larmes..., il y a des larmes..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun, vous trouvez d'abord, je suppose: Il y a des larmes qui remercient. La pensée est faite; vous n'avez qu'à ajouter: et des sourires qui reprochent. À moins que vous ne préfériez des larmes qui disent au revoir et des sourires qui disent adieu, ou des larmes qui rient et des sourires qui pleurent. Cela n'est point de première force; mais à la dixième tentative je trouverais peut-être mieux, et d'ailleurs je ne m'occupe ici que du procédé.
«Nous appellerons cela la pensée antithétique.»
«D'autres fois on s'applique à ébouriffer ses contemporains; on contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'écrie tout à coup: Il n'est pire orgueil que l'humilité chrétienne, ou encore: La vertu est le plus odieux des calculs parce qu'il est le plus sûr. Presque toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'être trop impertinentes, on ajoute: souvent, quelquefois; il est des cas...
«Nous appellerons cela la pensée paradoxale.»