«Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (décidément il me hante); mais je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des sœurs de charité, des curés de campagne, des carmélites; et il dépendrait de moi de supprimer tout cela que je ne le ferais pas.» Eh bien, M. Sarcey le ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-être ce qu'il y a de plus propre à vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la réciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir de certaines fantaisies délicieuses de M. Renan, telle bonne page bien saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien qu'ils soient contemporains, il y a un siècle entre les deux. Et ce sont les différences de ce genre qui rendent notre âge si divertissant.

Mais d'abord il sera beaucoup pardonné à M. Sarcey, même par le bon Dieu des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui ont inspirées les vieux prêtres du collège de Lesneven. Je suis bien aise de lui dire que je connais des âmes pieuses qui, depuis qu'elles ont lu ce chapitre, ne désespèrent plus de son salut éternel. Et puis il est si peu entêté! Même quand il s'agit de ces aventures cléricales où il est trop prompt à prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il a été trompé, avec quelle bonhomie il reconnaît son erreur, quitte à recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme il s'ébaudit à lire sa correspondance!

M. Sarcey est parfaitement sincère et n'a pas le moindre fiel. Il n'est guère possible à un honnête homme de lui en vouloir: lui n'en veut jamais aux autres, pas même à ceux qu'il a «tombés». Les injures glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne s'en est pas fait faute: «Hé! oui, mon ami, je suis comme cela. Et après? Mais vous, vous n'êtes guère poli et je crois d'ailleurs que vous exagérez.» On m'a raconté qu'il disait un jour: «Depuis que je suis au monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agacés; moi, je ne sais pas ce que c'est: je n'ai jamais été agacé de ma vie.»

Écrivain, il a au plus haut point le naturel et la clarté, car il ne parle jamais que des choses qu'il «conçoit» parfaitement. Et c'est un mérite qui est devenu rare en ce temps de pédants qui ont l'air d'en dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire, d'avoir plus de «sensations» qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M. Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition animée. Sous sa plume à la fois patiente et amusée, qui jamais ne se hâte ni ne s'ennuie, les questions les plus compliquées se font simples, et les plus ingrates, intéressantes. La question des égouts—vous vous rappelez? les odeurs de Paris, le «tout à l'égout», la presqu'île de Gennevilliers,—mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui en parle! Il vous fait tout avaler «si j'ose m'exprimer ainsi».

Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les points sur les i, il a toujours l'air de s'adresser à des illettrés qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications. Il faudrait être vraiment trop imbécile pour ne pas saisir! Et de là, peut-être, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et même de gens d'esprit lui font: «Est-il lourd, ce Sarcey!» Et on ne songe pas seulement à sa longueur patiente d'exposition, mais à la rudesse de quelques-unes de ses plaisanteries et même, par une injuste extension, par un sophisme dont on n'a pas conscience, à son style en général. Nul de nos contemporains n'a été aussi souvent comparé à un éléphant. Sarcey est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont absolument sûrs, et naturellement ils sont, eux, légers comme des papillons.

Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits sont agaçants à la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui est bien différent. Ou bien est-ce à son style que vous en avez? Faites bien attention. Avez-vous lu le Dictionnaire philosophique et les Facéties de Voltaire? Je vous préviens que M. Sarcey en est nourri et en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de ceux qui critiquaient son livre: «Je veulx qu'ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent à injurier Sénèque en moy.» Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour général du style, prenez bien garde de donner une pichenette à Voltaire sur le nez de M. Sarcey.—Sa plaisanterie vous paraît grosse? Si vous croyez que la plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce que je dis là? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est toujours de la dernière finesse!

Sarcey, c'est du xviiie siècle un peu épaissi si vous voulez, mais non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que cette «lourdeur» me serait sensible, mais plutôt, à la grande rigueur, dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de demi-sourires minces et traîtres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce sont les éclats d'un bon sens échauffé et joyeux. C'est franc, c'est copieux, c'est appuyé. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond, innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey à son enveloppe mortelle, et vous voyez son style à travers sa physiologie. On sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu à un héros romantique; qu'il n'a de René ou d'Obermann ni la sveltesse pliante ni la pâleur nacrée, et qu'une myopie célèbre dans le monde entier aggrave encore le poids de sa démarche. Et voilà pourquoi il est entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre raison,—Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est «lourde» aux épaules de ceux sur qui elle s'exerce. Voilà tout.

Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand il nous parle: 1º de la Sainte-Enfance; 2º de la magistrature; 3º des abonnés du mardi.

Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la réforme venait d'être décidée à la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de triomphe, un chant féroce, un chant sauvage, et on le voyait à la fin exécuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en agitant à sa ceinture les maigres chevelures des «doux juges» scalpés.—Vous rappelez-vous une très véhémente et très large sortie contre les abonnés du mardi à propos des Corbeaux de M. Becque? L'invective montait, montait: «Au moins, puisqu'ils ne savent rien, qu'ils ne se mêlent pas de juger!» Et tout ce crescendo aboutissait à un mot superbe: «Ils viennent là pour voir et se faire voir, c'est bon; mais la pièce, est-ce que cela les regarde?»

Dernièrement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de réception de M. François Coppée. «Il fallait, dit à peu près M. Sarcey, laver M. de Laprade de l'horrible accusation de panthéisme. Il paraîtrait qu'il n'a jamais célébré la création que pour s'élever tout de suite au créateur. Allons, tant mieux, tant mieux!» Je dirais volontiers avec Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet «Allons, tant mieux»?