Nombre de ces petites histoires sont extrêmement simples, mais aucune n'est banale et beaucoup sont singulières et rares. Il n'en est pas une, je crois, dont on puisse dire: «C'est joli, mais ça ressemble à tout,» ou «Tiens! j'ai déjà lu ça quelque part.» Jamais M. Alphonse Daudet ne tombe dans cette banalité, soit de la fable, soit de la description ou du sentiment, à laquelle n'échappent pas toujours les écrivains qui inventent, et même les plus grands. C'est, encore une fois, que tout ce qu'il conte ou décrit, il l'a vu et noté, ou induit directement de ce qu'il avait vu. Il est vrai que sa façon de regarder est une création et que son œil sait découvrir au point qu'il paraît inventer. «Plus on a d'esprit, dit La Bruyère, plus on trouve d'originaux.» Ajoutons: Et plus l'on découvre autour de soi de situations originales. Or, comme M. Alphonse Daudet a beaucoup d'esprit et qu'il est toujours à l'affût, il s'arrête et s'intéresse à des détails qui nous échapperaient ou que nous remarquerions à peine; il nous fait trouver curieuses par la façon dont il nous les présente des choses tout ordinaires et qui nous auraient sans doute faiblement frappés; il a, si j'ose dire, un merveilleux flair des petits drames obscurs dont fourmille la réalité.

Je ne citerai pas les contes les plus connus, les plus brillants, les plus populaires, mais quelques-uns des plus unis et des plus simplement vrais. Vous rappelez-vous les Deux auberges[80], l'une neuve, bruyante et bien achalandée, l'autre déserte et misérable; et la maîtresse de cette pauvre bicoque pleurant toute seule et perdant la tête, quand par hasard un client entre chez elle, tandis que son mari chante et boit dans l'auberge d'en face chez la belle Arlésienne.

Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas qu'il chante bien?... Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les hommes sont comme ça, ils n'aiment pas à voir pleurer; et moi, je pleure toujours depuis la mort des petites...

Une histoire bien simple que le Père Achille[81]! Le vieil ouvrier a eu un fils d'une maîtresse, avant son mariage. Ce fils, devenu grand garçon, vient voir son père, «seulement pour le voir, pour le connaître. C'est vrai, ça m'a toujours un peu taquiné de ne pas connaître mon père.—Sans doute, sans doute; vous avez bien fait, mon garçon,» dit le père Achille. Ils vont prendre un litre chez le marchand de vin.

—Qu'est-ce que vous faites? demande le père; moi, je suis dans la charpente.

Le fils répond:—Moi, dans la menuiserie.

—Est-ce que ça va bien, chez vous, les affaires?

—Non, pas fort.

Et la conversation continue sur ce ton... Pas la moindre émotion de se voir, rien à se dire, rien... Le litre fini, le fils se lève.

—Allons, mon père, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous ai vu, je m'en vais content. À revoir!