Les nouveaux convertis au Christ, Saxons, Germains, Gaulois, n'ont point dépouillé leurs mœurs barbares ni leur facilité à tuer et à mourir. Sans doute, ils ne sont point fermés à la douceur de Jésus; on les fera pleurer en leur contant la Passion. Mais leur foi les rend impitoyables, et leur charité est d'une espèce étrange et s'exerce surtout en vue de l'autre monde. Attachés à la terre par leur corps robuste plein de désirs grossiers, ils n'en sont pas moins obsédés par la pensée de l'invisible, par le désir de la cité d'en haut; ils ne la conçoivent pas d'ailleurs d'une façon beaucoup plus raffinée que leurs aïeux ne faisaient le paradis d'Odin.—Les Indous, émus par la souffrance universelle, pratiquaient une charité purement terrestre, épanchaient sur leurs frères une immense pitié; on ne peut dire qu'ils aient sacrifié cette vie à une vie future, puisque ce qu'ils attendaient de la mort ou de l'extase, c'était l'anéantissement de la personnalité. Quant aux Grecs, ils s'occupaient médiocrement de l'avenir de l'homme par delà la tombe et pensaient que cette vie peut être à elle-même son propre but. Mais l'homme du moyen âge, si fort qu'il mange et qu'il boive, qu'il bataille et qu'il pille, subordonne pourtant cette existence, où sa lourde chair s'enfonce, à l'idée plus ou moins présente, mais rarement effacée, du ciel et de l'enfer. Aussi, même chez les meilleurs, si la charité vient des entrailles, toujours il s'y mêle une arrière-pensée surnaturelle. S'ils aiment et secourent les hommes, ce n'est point parce qu'ils sont des hommes, tout simplement, c'est qu'ils voient en eux des âmes appelées au salut éternel et qu'en s'occupant de ces âmes ils assureront leur propre salut. Au fond, ce n'est point de l'enveloppe charnelle de leurs frères qu'ils ont souci.—Terrible charité que celle de la bonne dame de Meaux! Elle a nourri tant qu'elle a pu son armée de pauvres; quand elle n'a plus rien à leur donner, elle leur donne le ciel.

Il fallait en finir. La dame résolut
De délivrer les siens en faisant leur salut;
Car en charité vraie elle était toujours riche.

Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu commencer par là).

J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets à Dieu,
Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume[16]!

Contre les pécheurs endurcis, surtout contre les hérétiques et les mécréants, les saints du moyen âge éclatent en effroyables colères. Ils prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices, et le salut de leurs frères pour y employer les bûchers. Quand ils s'en tiennent aux imprécations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs fureurs semblent redoublées par je ne sais quel dépit jaloux de voir les futurs damnés jouir du moins, en attendant la géhenne, de leurs plaisirs coupables, dont les élus sont sevrés. Voyez les Paraboles de dom Guy, truculente enluminure des sept péchés capitaux incarnés dans les grands pécheurs du siècle, poème de foi implacable, imagination d'un Dante qui serait moine et qui n'aurait point de Béatrix.

On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aimé le bouddhisme et l'hellénisme, hait le moyen âge et son christianisme cruel et mystique. Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pensée du surnaturel dans une société à demi barbare: l'exaltation inhumaine des solitaires[17], l'orthodoxie homicide des saints actifs[18], l'orgueil des papes foulant les princes[19]; bref, l'idée de l'enfer subie ou exploitée au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bonté et la joie, effarant les justes et les faisant aussi durs que les damnés. Mais, en même temps, cette époque singulière lui plaît et le retient par le spectacle des plus violentes passions que l'humanité ait éprouvées, par la puissance de sa vie tour à tour fouettée d'appétits grossiers et pendue à l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son existence extérieure, par son art maladif et grandiose à qui l'obsession du surnaturel a donné quelque chose de disproportionné et de sublime. On comprend que le moyen âge féroce, misérable et éblouissant, ait arrêté un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire. Et même il y est revenu. Voilà longtemps qu'on nous annonce les États du diable et les Croisades et Jacqueries et quelques morceaux en ont paru, qui font regretter son peu de hâte à nous livrer les autres.

Néférou-Ra nous découvre un coin de l'antique Égypte. La Vigne de Naboth, Nurmahal, le Conseil du Fakir, Djiham-Ara, c'est la Syrie et la Perse, le monde juif et musulman. L'Espagne du moyen âge et la légende du Cid sont évoquées avec brutalité dans l'Accident de don Inigo, la Fête du comte et Dona Ximena. Je ne dirai rien de ces poèmes, sinon qu'ils partent de la même inspiration que ceux dont j'ai parlé et que la forme en est aussi parfaite. Je n'ai insisté que sur les parties principales de l'œuvre de M. Leconte de Lisle, sur les poèmes que l'on peut grouper et qui reproduisent les époques et les pays où il s'est longtemps complu. Et ces poèmes, j'ai moins cherché à les analyser et à les juger qu'à rendre l'impression qu'ils donnent.

IX

Cette impression est différente, sur des sujets quelquefois semblables, de celle qui se dégage de la Légende des Siècles. Victor Hugo écrit l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanité. Il déroule cette histoire en une série de petites épopées lyriques, avec des surprises, des coups de théâtre, des explosions d'amour ou d'indignation, des vers immenses faits pour être clamés sur quelque promontoire, par un grand vent, dans les crépuscules.—Où Victor Hugo cherche des drames et montre le progrès de l'idée de justice, M. Leconte de Lisle ne voit que des spectacles étranges et saisissants, qu'il reproduit avec une science consommée, sans que son émotion intervienne. On le lui a beaucoup reproché. Assurément, chaque lecteur est juge du plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais populaire; mais on ne peut nier que les sociétés primitives, l'Inde, la Grèce, le monde celtique et celui du moyen âge ne revivent dans les grandes pages du poète avec leurs mœurs et leur pensée religieuse. Il n'est pas impossible de s'intéresser à ces évocations, encore que le magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination et satisfont le sens critique. Ces poèmes sont dignes du siècle de l'histoire.

Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les âges avec l'œil de Michelet ou de Hugo. Il les verrait plutôt du même regard que ce corbeau positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures à l'abbé Sérapion: