II

Ces adoucissements et ces atténuations, je crains que M. le duc d'Aumale ne les ait fait subir aussi au portrait moral de son héros. Ce n'est là qu'une impression; mais, me souvenant quel terrible homme a été le grand Condé, je comptais voir son caractère se dégager, dès son enfance, avec un tout autre relief. Or, j'assiste à une enfance comprimée, studieuse, sérieuse et docile de jeune prince qu'on chauffe et qu'on pétrit de bonne heure et durement pour son rôle futur. Mais peu ou point de traits originaux et significatifs. Ce Condé enfant, ce Condé adolescent, je les vois mal et je suis un peu déçu. Sans doute j'avais tort d'attendre autre chose que ce qu'on me donne: c'est apparemment qu'il n'y a rien de plus. Et, après tout, cette histoire du dur dressage d'un enfant à son métier de prince et de général est fort intéressante en elle-même, et M. le duc d'Aumale nous la raconte avec beaucoup de vivacité et de charme et dans un style qui a en même temps de la tenue et de la grâce.

J'ai lu, pour ma part, avec une sorte d'admiration mêlée de pitié ce récit de l'éducation d'un prince. À peine né, son père l'enlève à sa mère, craignant pour lui l'air de Paris et plus tard «l'influence de ces femmes élégantes dont Madame la Princesse était toujours entourée», et l'envoie au château de Montrond, en Berry, sous la garde de mercenaires. À quatre ans et demi, le petit duc fait son entrée à Bourges pour y être baptisé. Il trouve aux portes de la ville la noblesse, le clergé, les officiers de justice, quatre mille bourgeois sous les armes, et conçoit nettement, une fois pour toutes, qu'il n'est point de la même pâte que les autres hommes. Et il entend cinq discours, héroïquement, sans broncher, sans dormir, déjà redressé et roidi dans son rôle de prince—à quatre ans et demi! Peu après commence pour le pauvre petit, sous la direction d'un Père jésuite et d'un vieux gentilhomme, une éducation impitoyable, à haute pression, que je remercie le ciel de m'avoir épargnée. Il semble avoir été d'une surprenante précocité. À sept ans, il jouait au soldat en latin; à onze ans, il avait terminé sa rhétorique (au collège Sainte-Marie, de Bourges) et «maniait le latin comme sa propre langue». M. le duc d'Aumale nous donne quelques-unes des lettres latines qu'il écrivait à son père à cette époque. Elles sont d'une terrible «élégance». J'y prends une phrase au hasard: Interim hæc rudimenta devoveo primi mei in rhetorica tirocinii, quæ, tametsi impolita sint atque inculta, habebunt tamen veniam, quia tironis sunt, et fortasse parient delectationem, quia sunt filii. (En attendant, je vous dédie ces premiers essais de ma rhétorique. Vous n'y trouverez ni art ni politesse; mais vous les lirez avec indulgence, parce qu'ils sont d'un apprenti, et peut-être avec plaisir, parce qu'ils sont de votre fils.) Voilà qui n'est point mal pour un enfant de onze ans; mais mon insupportable méfiance me suit partout. Je songe à ce que nous dit M. le duc d'Aumale du recueil de poésies latines que le duc d'Anguien offrait à son père en termes si élégants, et j'ai peur que recueil et dédicace ne soient partis des mêmes mains. «Le Père Pelletier, nous confesse avec esprit M. le duc d'Aumale, eut peut-être plus de part que son élève à la composition du recueil. Cependant il n'y travailla pas seul; l'écriture change souvent, et dans tout le volume il y a tant d'emprunts à l'antiquité et à la fable, une si grande abondance de figures de rhétorique, une telle variété de rythmes depuis l'hexamètre jusqu'à l'ode tricolos tétrastrophos, le tout mêlé à une si profonde horreur de l'hérésie, qu'on peut attribuer l'œuvre au corps enseignant de Bourges.»

Puis le duc d'Anguien apprend la philosophie et les sciences. «Toutes ces études furent poussées à fond.» Pousser à fond l'étude des sciences et de la philosophie entre onze et treize ans, cela est tout à fait remarquable. À la fin de chaque division du cours, il soutient des thèses qu'il fait imprimer et distribuer aux ministres, aux principaux magistrats, aux chefs du clergé, à Paris, en province et jusqu'à Rome. Puis c'est le droit et l'histoire où il s'applique avec beaucoup d'ardeur, considérant expressément les grands personnages historiques comme des maîtres et des sortes de prédécesseurs dans un rôle qu'il jouera à son tour. «C'est un esprit auquel il faut de l'emploi», disait fort justement son précepteur le P. Pelletier. Joignez à cela les exercices physiques, la danse, la paume, l'équitation, la chasse, à laquelle il paraît dès lors s'adonner furieusement. Ici se placent deux de ces anecdotes que recherchaient Bouvard et Pécuchet méditant une Vie du duc d'Angoulême. Un jour, il donne tout son argent à deux paysans ruinés par les recors. En revanche et avec plus d'entrain, j'en suis sûr, il défend contre une émeute un procureur fiscal.

À quinze ans il vient à Paris faire sa révérence au roi, se rend à Saint-Maur auprès de sa mère, «qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de voir souvent», et va rejoindre son père dans son gouvernement de Dijon, où il complète ses études. Il revient à Paris, entre à l'Académie royale, qui était une sorte d'École militaire, et commence à aller dans le monde, à l'hôtel de Condé et à l'hôtel de Rambouillet, où il rencontre une foule de jolies personnes et notamment cette touchante Marthe du Vigean dont il devient quelque peu amoureux. Pourquoi, sur ces amours, M. le duc d'Aumale nous renvoie-t-il à Victor Cousin? N'a-t-il point d'autres documents?

M. le Prince avait d'ailleurs fixé le nombre et la durée des visites que le duc d'Anguien pouvait faire à sa mère. Mais la princesse, blessée par ces prescriptions, peut-être aussi trouvant que son fils «ne faisait pas d'assez bonne grâce son compliment aux dames», lui dit «qu'il n'était pas nécessaire de venir souvent». Il est vrai qu'elle se ravise un peu après. C'est égal, la tendresse manque singulièrement dans cette éducation. À quinze ans, le duc d'Anguien n'avait pour ainsi dire pas vu son père ni sa mère. «En apprenant, en imposant le respect à son fils, dit M. le duc d'Aumale, Henri de Bourbon négligea de faire naître, de développer dans cette jeune âme certains sentiments délicats, de toucher certaines cordes qui n'ont jamais vibré dans le grand cœur de Condé.» À la bonne heure! Mais quelles «cordes»? Au moins l'apprendrons-nous dans les volumes suivants? Trop de litotes et de prétéritions. Un jour, M. de Benjamin, directeur de l'Académie royale, se met d'accord avec le P. Pelletier pour empêcher le jeune duc d'aller à un divertissement chez sa mère: M. le duc d'Aumale a le courage d'avouer que «cette conspiration contre d'innocents plaisirs ne fut pas du goût de M. le duc» et que «pendant quelques jours M. de Benjamin n'eut pas à se louer de lui». Mais tout de suite il ajoute, craignant d'en avoir trop dit: «Ce fut de courte durée.»

À dix-sept ans, le duc d'Anguien va prendre possession du gouvernement de Bourgogne en l'absence de son père. Il est vrai «qu'il fut réglé que le jeune gouverneur ne prendrait résolution sur aucun objet important sans l'avis d'un conseil dont son père avait nommé tous les membres». Ce qui n'empêche point M. le duc d'Aumale d'attribuer pieusement à ce gouverneur de dix-sept ans tout le mérite des mesures qu'il prend et des rapports qu'il signe. Ici, bien que son père l'entretienne maigrement et refuse même un habit neuf au gouverneur de Bourgogne, le pauvre enfant respire un peu. Il va dans les bals, dans les mascarades, il joue, il «passe joyeusement son temps». Son père avait eu soin de le flanquer d'un nouveau jésuite, le P. Mugnier; mais ce jésuite était un brave homme qui calmait M. le Prince quand le petit duc avait trop perdu au jeu et qui avait pour son élève d'assez grandes tolérances, comme on le voit par ce passage impayable d'une de ses lettres: «Quelques scrupuleux de Dijon, même de nos Pères, m'ont reproché tels divertissements (les mascarades) à cause du masque. Je me suis défendu par bonnes raisons dont l'une est la modestie que M. le duc m'a promis de garder en telles actions.» Et M. le duc d'Aumale ajoute, non moins plaisamment: «Il y a lieu de croire que M. le duc tenait sa promesse.» Vous pensez bien que, pour moi, je me garderais bien d'en douter.

Mais ce bon temps ne dura guère. Son père, en homme avisé, lui fait épouser Mlle de Brézé, une petite fille chétive et insignifiante, mais nièce du tout-puissant cardinal. Heureusement le duc d'Anguien s'en va peu après comme volontaire au siège d'Arras. Dès la première rencontre, il se bat éperdument. «Après avoir tiré à bout portant ses deux pistolets, il désarme de sa main et fait prisonnier un capitaine de cuirassiers de l'empereur.» Nous savons par les témoignages des contemporains qu'il donnait toujours de sa personne dans la mêlée, que le combat l'enivrait et le transfigurait, et qu'il apparaissait alors, les yeux flamboyants, tout rouge de sang, «pareil au dieu Mars». Mais tout de suite après ce furieux noviciat, il tombe dangereusement malade. «Un instant on le crut fou.» Il en réchappe; il vient à Paris. Son père, qui continuait à le surveiller de fort près, l'arrache à la société des petits-maîtres: «Ils feront de mon fils un joueur et un libertin.» Il n'aimait pas la femme à qui on l'avait marié. Mme la Princesse note dans une lettre, comme un fait digne de remarque, qu'il s'est laissé embrasser par sa femme et lui a fait quelques caresses. Richelieu, qui avait un œil dans l'alcôve du duc d'Anguien, prenait fort mal sa discrétion calculée à l'égard de la duchesse. C'est sur tout cela que nous voudrions avoir quelques détails. Après la tyrannie paternelle, la tyrannie du cardinal s'appesantissait sur le fougueux adolescent. Une fois, à Lyon, il se dispense d'aller rendre ses devoirs au vieil archevêque, frère du grand ministre: Richelieu l'oblige à aller faire, tout frémissant de rage, amende honorable au bonhomme. Pourtant le cardinal l'appréciait et l'aimait. Il le recommande avant de mourir, au roi qui, mourant lui-même, lui donne un commandement en chef.

Enfin! il allait donc pouvoir dépenser librement l'extraordinaire somme de vie et d'énergie qui était en lui et que tout avait comprimé jusque-là. Nous avons été étonnés de le trouver, après tout, si docile; mais quelle revanche il prendra! Son éducation prépare de deux manières le Condé que nous connaissons. D'abord elle est dirigée tout entière en vue du premier rôle qu'il doit jouer, et cette idée lui a toujours été présente, en sorte que sa fierté même a pu être intéressée à se plier aux rudes programmes qu'on lui imposait. De plus, cette éducation a été absolument sans tendresse; elle n'a pu développer en lui que l'orgueil et la force de la volonté. Durement élevé, il manquera de douceur. Longtemps contraint, dès qu'il sera libre il éclatera; il fera des choses héroïques et superbes, et bientôt il en fera de monstrueuses; son éducation, par ce qu'elle a de spécial, nourrit son orgueil, et, par ce qu'elle a de tyrannique, en prépare le débordement.

III