... Du point où le duc d'Anguien avait fait halte pour rallier derrière la ligne espagnole ses escadrons victorieux, il ne pouvait saisir les détails de ce tableau; mais la direction de la fumée, la plaine couverte de fuyards, la marche de la cavalerie d'Alsace, l'attitude de l'infanterie ennemie, tout lui montrait, en traits terribles, la défaite d'une grande partie de son armée. Il n'eut pas un instant d'accablement, il n'eut qu'une pensée: arracher à l'ennemi une victoire éphémère, dégager son aile battue, non en volant à son secours, mais en frappant ailleurs. Quelques minutes de repos données aux chevaux essoufflés lui ont suffi pour arrêter le plan d'un nouveau combat, conception originale dont aucune bataille n'offre l'exemple. Laissant Gassion sur sa droite avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, il fait exécuter à sa ligne de colonnes un changement de front presque complet à gauche, et aussitôt, avec un élan incomparable, il la lance ou plutôt il la mène en ordre oblique sur les bataillons qui lui tournent le dos.

Voilà qui est explicite. Mais mon embarras est grand, car j'ai sous les yeux une autre étude sur la bataille de Rocroy, écrite aussi par un homme du métier et d'après des documents authentiques, et j'y lis cette description d'un autre mouvement non moins décisif:

... Mais, au moment où la situation était le plus critique, où le duc d'Anguien se démenait sur place contre l'infanterie wallonne (cela, c'est le mouvement de tout à l'heure), où la droite ennemie, dirigée par Melo, s'apprêtait pour un dernier effort, il se produisit, dans les derniers rangs une oscillation étrange, suivie d'une vaste clameur, d'un cri général de Sauve qui peut! C'était Gassion qui, en poursuivant l'ennemi, était arrivé au delà de la deuxième ligne espagnole (les tercios wallons), c'est-à-dire sur un terrain plus élevé que celui où se trouvait la masse des combattants. De là il avait pu voir ce qui se passait à la gauche française. Alors, par une inspiration digne d'un grand capitaine, il avait arrêté ses escadrons, les avait reformés, puis, tournant brusquement en arrière de l'armée espagnole, était venu prendre en queue leur aile droite triomphante.

Pas un mot de cela dans M. le duc d'Aumale. Ce mouvement de Gassion, la seule trace que j'en découvre, c'est peut-être dans ce bout de phrase qu'on a lu: «Laissant Gassion à droite avec quelques escadrons pour dissiper tout nouveau rassemblement de la cavalerie wallonne, Anguien», etc. Rien de plus. Je recueille, à travers le long récit de M. le duc d'Aumale, les quelques phrases qui concernent Gassion: elles ne lui attribuent qu'un rôle effacé et tout subalterne. Au commencement de la bataille, «tous les escadrons sont sur une seule ligne; Gassion en conduit sept et prend à droite, Anguien à gauche, un peu en arrière avec huit». Puis, après le mouvement tournant, «les fuyards qui se jettent en dehors, dans la direction du bois, sont ramassés par Gassion ou par les Croates». Six pages plus loin, Gassion empêche les fuyards de se rassembler et veille du côté du nord, guettant l'armée de Luxembourg, car Beck peut encore survenir. Enfin «Gassion s'est rapproché avec ses escadrons». Et c'est tout. Sirot joue un bien autre rôle que Gassion. On pourrait retrancher toutes les phrases où celui-ci est nommé sans enlever au récit rien d'essentiel. Ainsi, pour M. le duc d'Aumale, Gassion n'a rien fait; pour d'autres, c'est lui le véritable vainqueur. Qui croire?

Je n'ai ni la prétention ni les moyens de trancher la question. Je ne puis avoir que des impressions dont je vous permets de ne pas tenir compte, car elles ne sont pas d'un grand homme de guerre ni même d'un curieux suffisamment renseigné. Mais je lis encore dans le mémoire favorable à Gassion: «... Quant au duc d'Anguien, il n'est pas en arrière de son infanterie, à l'endroit d'où l'on domine l'action, mais en avant de l'un des escadrons, comme un simple capitaine d'avant-garde. Il part bravement à la tête de ses hommes, sans s'occuper ni de sa gauche ni de son centre, et s'acharne à combattre sur place, laissant à ses lieutenants, Gassion et Sirot, le soin de le tirer d'affaire.» La dernière phrase est sévère et sans doute injuste; mais j'avoue que j'avais été moi-même un peu surpris de voir un général en chef s'engager à fond de train, dès le début, à la tête d'un escadron, et se mettre ainsi dans l'impossibilité d'embrasser l'ensemble de l'action, de la diriger et de parer aux surprises. Au reste, en dépit des panégyristes officiels, et si nous en croyons Gui Patin, le bruit courut, à Paris, dans les salons, que le duc d'Anguien avait montré trop de jeunesse et que, si le combat s'était terminé à notre avantage, l'honneur en revenait uniquement à M. de Gassion. L'ingénieur du roi, M. de Beaulieu, qui nous a laissé sur les batailles de cette époque une série de gravures presque toujours fort exactes, représenta le combat au moment même où Gassion exécute son mouvement tournant. Et le nouveau secrétaire d'État, Michel Le Tellier, écrivit à Gassion cette lettre que M. le duc d'Aumale ne cite pas et n'avait pas à citer, et dont les termes me paraissent très significatifs:

Monsieur, la bonne part que vous avez eue en la gloire de la bataille de Rocroy a été publiée si hautement et est si connue de tout le monde, qu'il n'a pas été besoin que vos amis se soient mis en peine de faire savoir à la reine de combien de valeur et de prudence a été accompagnée la conduite que vous avez tenue en cette occasion si importante, etc.

Mais il y a plus. Nous avons vu quelle place insignifiante tient Gassion dans la narration de M. le duc d'Aumale: or, avant de commencer son récit, M. le duc d'Aumale nous fait un portrait de Gassion beaucoup plus développé que celui des autres généraux, très coloré et très vivant:

Gassion était connu de M. le Duc, qui avait déjà servi avec lui. Et d'ailleurs, qui alors ne connaissait «le colonel Gassion», favori de Gustave-Adolphe, distingué et protégé par Richelieu? Homme de guerre autant qu'on peut l'être, n'ayant rien du courtisan ni de passion que pour son métier, également prompt à la repartie et à l'action, on ne rencontre guère de figure plus originale... Depuis le 10 décembre 1641, il était mestre de camp général de la cavalerie avec autorité sur les autres maréchaux de camp. Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang, souvent blessé, indulgent aux pillards et terrible «dégâtier», comme on disait alors, il était adoré de ses soldats. Robuste, infatigable, usant force chevaux, très habile à manier ses armes, mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et presque carré, ses traits, son regard, annonçaient l'audace et la résolution plutôt que la supériorité de la pensée. Nous allons voir Gassion au pinacle, le plus actif, le plus clairvoyant des éclaireurs, le plus prompt, le plus vigoureux des officiers de bataille, réunissant ces parties si rares qui font le général de cavalerie complet.

Il est vrai que M. le duc d'Aumale ajoute: «Il n'avait pas l'étoffe d'un général en chef.» Il n'y en a pas moins une disproportion évidente entre ce portrait et le rôle presque nul que le narrateur prête à Gassion pendant la bataille. Et d'autre part, après avoir ainsi escamoté Gassion, M. le duc d'Aumale nous dit, dans les réflexions qui terminent son chapitre: «Ainsi que Sirot, Gassion sut presque deviner la pensée de son chef et lui donner le concours le plus intelligent et le plus énergique.» Qu'est-ce à dire: «sut presque deviner»? S'il sut deviner la pensée de Condé, c'est donc que Condé ne la lui avait point, dite, et cela signifie qu'elle est bien de lui, Gassion. Mais «deviner presque», voilà une nuance que j'ai du mal à saisir.

Enfin ce Gassion, qui ne fait rien que «prendre à droite» et «ramasser les fuyards», le duc d'Anguien demande pour lui, avec insistance et dans plus de dix lettres, le bâton de maréchal. On lit dans ces lettres, qui font le plus grand honneur à Condé: «Je m'adresse à vous pour vous supplier de vouloir faire reconnaître les services que M. de Gassion a rendus en cette occasion d'une charge de maréchal de France. Je puis vous assurer que le principal honneur de ce combat lui est dû.»—«Je vous supplie de considérer qu'on en a fait d'autres (maréchaux) qui n'avaient pas gagné des batailles si avantageuses que celle-ci: il est vrai qu'il ne commandait pas l'armée, mais il a si bien servi que je vous avoue lui devoir une grande partie de l'honneur que j'ai eu.» Et Espenan et le duc de Longueville parlent exactement de la même façon.