Et voici une autre page où cet amour de la vérité s'exprime comme ferait la foi jalouse d'un croyant, en laisse voir les scrupules, les délicatesses, les pieuses intransigeances:
... Il y a au cœur de tout homme qui aime véritablement l'étude une secrète répugnance à donner à ses travaux une application immédiate: l'utilité de la science lui paraît surtout résider dans l'élévation et dans le détachement qu'elle impose à l'esprit qui s'y livre; il a toujours comme une terreur secrète, en indiquant au public les résultats pratiques qu'on peut tirer de ses recherches, de leur enlever quelque chose de ce que j'appellerai leur pureté.
Qu'est-ce que cet amour de la vérité, poursuivie en dehors de tout intérêt matériel ou moral, à plus forte raison en dehors de toutes les théologies et dans l'oubli de toutes les explications qu'on a pu tenter de l'univers et de sa destinée,—qu'est-ce que cet amour, sinon une religion encore? Sans doute le seul plaisir de l'enquête expliquerait en grande partie le courage de l'érudit; mais il y a, je crois, autre chose. Cette recherche désintéressée, pour être soutenue avec l'espèce d'héroïsme qu'y apportent certains esprits, suppose, ou la foi en cette idée que la vérité est bonne, quelle qu'elle puisse être, ou la résignation à la vérité même triste, même décevante, même inintelligible. Or ces deux sentiments, confiance ou soumission à l'ordre éternel des choses, ont assurément un caractère religieux. Tout érudit a nécessairement au fond du cœur, qu'il le sache ou non, la profession de foi de Sully-Prudhomme:
La Nature nous dit: Je suis la Raison même,
Et je ferme l'oreille aux souhaits insensés[61], etc.
L'univers n'a peut-être aucun but; mais, s'il en a un, on peut croire que c'est d'être connu de l'homme, de se réfléchir enfin entièrement et exactement dans l'homme. Le savant, l'érudit, qui contribue à cette connaissance totale en se gardant des interprétations hâtives et incomplètes qui en retarderaient le progrès est donc l'homme du monde qui se conforme le mieux à la pensée divine. Et c'est pour cela que la passion scientifique a chez quelques savants la sérénité et l'énergie d'une foi religieuse et qu'ils apparaissent à la foule avec quelque chose de l'antique prestige des prêtres.
Un des charmes de M. Gaston Paris, c'est que ce culte absolu du vrai s'allie chez lui avec les plus beaux et les plus délicats des sentiments humains. Et d'abord il aime sa patrie presque autant que la vérité. La définition de l'esprit scientifique que je citais tout à l'heure a été donnée en plein siège de Paris; et, ce qu'il y a de touchant, c'est l'embarras de l'érudit scrupuleux à qui la patrie monte aux lèvres et qui dit qu'il l'oubliera, et qui ne peut cependant songer à autre chose. Est-ce sa faute, à lui, si ce qui fait un peuple, l'amour du sol et le sentiment de l'honneur national, est déjà dans la Chanson de Roland? Toute cette leçon, faite au bruit des obus allemands, tourmentée, embarrassée de déclarations peu s'en faut contradictoires, me paraît par là même d'une éloquence singulière. Je ne puis me tenir de détacher de la conclusion ces lignes où l'émotion de l'érudit, tout en se contenant, teint son style d'une couleur charmante:
... Certes nous avons eu, depuis la Renaissance, une littérature plus belle, plus variée, plus riche pour le cœur et pour l'esprit que la poésie rude et simple de Roland; et, quand nous revenons écouter ce langage naïf en sortant des harmonies savantes de nos grandes œuvres littéraires, il nous semble entendre le bégayement de l'enfance. Mais surmontons cette première impression, prêtons une oreille attentive et sympathique, et nous reconnaîtrons que cet enfant robuste et sain, plein de vigueur, de bonté et de courage, que cet enfant qui est déjà le grand peuple français parle aussi la grande langue française. Elle aura plus tard des accents plus souples, plus nuancés, plus délicats; elle n'en aura jamais de plus pleins et de plus justes, ni qui se fassent entendre de plus loin...
Ainsi ce prêtre austère de l'érudition a le cœur le plus sensible du monde. Et ce collationneur de vieux textes a l'esprit éminemment philosophique. Travailleur de bibliothèques, déchiffreur de parchemins, habile à fixer une date par des rapprochements et des déductions et à dresser la généalogie d'une famille de manuscrits, il l'est autant qu'aucun professeur de l'École des chartes. Lisez l'étude sur le Pèlerinage de Charlemagne, où il établit la date, l'origine et le sens de la vieille chanson: vous y verrez ce qu'il peut y avoir d'intérêt dans ces menues besognes. Le chapitre sur la légende religieuse de l'Ange et l'Hermite est encore un modèle de clarté, de précision et de sagacité. Mais déjà l'érudit s'y double d'un historien et d'un philosophe. Regardez-y de près: cette étude des transformations d'un vieux récit populaire contient comme un raccourci de l'histoire des religions. Ce travail est un de ceux qui nous montrent le mieux comment l'examen d'une question très particulière peut servir à l'éclaircissement de questions essentielles et très générales, et quel rapport il peut y avoir entre l'effort obscur d'un vieil archiviste acharné sur quelque manuscrit poudreux et l'œuvre glorieuse d'un Mommsen ou d'un Renan. Et que dirons-nous des études où M. Gaston Paris n'expose que des idées générales, de celle qu'il consacre, par exemple, aux Origines de la littérature française? Il est impossible de mieux démêler les éléments constitutifs de cette littérature ni de mieux raconter la formation première de notre génie national. Mais, après avoir admiré cette exposition si large et si précise, si majestueuse et si pleine, songeons qu'elle résume tout un amoncellement d'études spéciales, minutieuses, insignifiantes, sans lesquelles cette exposition n'est pourtant pas possible; qu'un érudit de l'espèce de M. Paris absout des milliers d'érudits et justifie leur existence, et qu'il faut que d'innombrables chartistes préparent l'histoire pour qu'un seul puisse l'écrire.
Enfin ce savant de tant de patriotisme et cet érudit de tant de philosophie est, par surcroît, un artiste, un poète. Je vous recommande son admirable leçon sur la Poésie du moyen âge, sur la poésie de sa religion, de sa science, de sa vie entière. Vous y verrez que non seulement M. Paris comprend le moyen âge, mais qu'il le sent, qu'il a pénétré l'âme de nos aïeux et qu'il a su la faire revivre, sans quitter l'attitude du savant, par la vivacité de son impression, et, sans quitter le ton de l'exposition scientifique, par la magie des mots. Cela est d'autant plus remarquable que M. Gaston Paris, uniquement préoccupé d'être clair, n'a point, en écrivant, de marque très personnelle et ne cherche pas à en avoir, et qu'il n'arrive à la couleur, quelquefois à l'émotion, que par l'extrême précision et la sincérité de son style.
Mais le chef-d'œuvre de son art, c'est peut-être le morceau où il en a mis le moins, je veux dire la leçon sur Paulin Paris. Cela est délicieux de franchise et de «candeur» (je prends le mot au sens du mot latin, qui ne signifie point naïveté). Il avait à raconter et à apprécier les travaux de son père. Il le fait tranquillement, n'esquivant rien, n'exagérant rien, avec un désintéressement, une impartialité, une indépendance de jugement telle, que cette sorte de sacrifice ou plutôt (car il n'avait point à la sacrifier) d'oubli provisoire de la piété filiale en face de la science qui prime tout, m'a rappelé, je ne sais comment, la hauteur d'âme des vieux Romains mettant tout naturellement l'intérêt de la patrie au-dessus des affections de famille... Puis, tout à coup, après ce long, tranquille et consciencieux exposé qui n'eût point été différent s'il se fût agi d'un étranger, la voix du professeur s'altère et laisse tomber ces mots: