L'envie d'être fort et hardi tout en restant le romancier mondain par excellence, le caprice de combiner le vitriol et l'opoponax éclate un peu partout et, s'il faut donner un exemple, dans l'Histoire d'une Parisienne. Je rappelle le drame en deux mots. Jeanne Bérengère (quel joli nom!) a été mariée étourdiment par sa mère à M. de Maurescamp, une nature grossière qui ne comprend point les délicatesses de sa jeune femme. Rebuté par cet ange, il finit par «se retirer sous sa tente». Jeanne, esseulée, cherche des consolations dans l'amitié de Jacques de Lerne, un viveur mélancolique et séduisant dont on peut se demander s'il est converti à l'amour immatériel ou s'il en joue en attendant mieux; mais, provisoirement, il n'est qu'un adorateur platonique, un frère. Le mari de Jeanne Bérengère n'en croit rien et le lui tue en duel. Alors, pour se venger, elle se compromet avec un officier de chasseurs très fort à l'épée, l'affole en lui tendant, un soir, après dîner, un cigare qu'elle a mouillé de ses lèvres, et fait embrocher son mari par le chasseur.
L'histoire a du montant. Certains épisodes ne manquent pas non plus de saveur. Il y a une Mme d'Hermany qui reçoit, la nuit, un bellâtre dans le salon d'un hôtel de bains, et qui, surprise par Jeanne Bérengère, lui fait la plus jolie profession de nihilisme moral. «Elle s'est résignée à déchoir, à accepter les seuls plaisirs réels dont ce monde dispose.»—Jacques de Lerne raconte à Jeanne son premier amour, si pur, si poétique! Une nuit, il se trouvait dans la chambre de la bien aimée, moins résigné que de coutume aux scrupules qu'on lui opposait; mais la pauvre femme se jette à ses genoux, le suppliant d'être honnête homme: il cède à ses pleurs et s'en va comme il était venu. «Adieu, imbécile!» lui crie-t-elle par la fenêtre.—La vieille Mme de Lerne voudrait que son fils, pour se ranger, devînt l'amant de Mme de Maurescamp, et la bonne dame s'y emploie avec le plus grand zèle...
Je m'arrête: voilà qui est assez complet. Mais savez-vous ce qui arrive? Pour peu qu'on soit de méchante humeur, quelques-unes des élégances artificielles qui recouvrent ce fond grossier étonnent comme un contresens, ou comme une naïveté, ou comme une hypocrisie. Ou plutôt non, ce n'est point la vraie raison de notre énervement, car j'admets très bien qu'il se joue entre des personnages excessivement select des drames d'une brutalité hardie. Mais c'est qu'on se lasse de tout, et qu'ils sont un peu trop «distingués» à la fin! Jeanne, qui est «une belle fleur», avec des «yeux magnifiques», est «souverainement intelligente», encore qu'elle entende sans rire les tirades de Jacques de Lerne. Celui-ci, avec «son beau visage fatigué et hautain», a tous les talents et compose des valses et des symphonies «d'un mérite tout à fait supérieur». M. de Maurescamp a tout au moins un torse remarquable. Le décor n'est pas moins «distingué»: bals, chasses à courre, plage aristocratique. Et l'on adore, dans ce monde-là, les «grandes scènes dramatiques de la nature». De «magnifiques éclairs» et «les jeux de la foudre sur l'Océan» accompagnent les cascades de Mme d'Hermany. Et le style est «distingué» à l'égal des personnages et du décor. Jacques trouve que «le divorce, dont on parle beaucoup cette année, enlève au mariage le sentiment de l'infini». Il enseigne à Jeanne, comme un simple Bellac, «le sens divin des choses». Je lis ailleurs que «l'amour de M. de Maurescamp ne contenait aucun élément impérissable: c'était, pour employer une expression de ce temps, «un amour naturaliste».
Voyez-vous le sourire dédaigneux et pincé? Mais je voudrais bien savoir si les trois quarts des amours que nous conte M. Feuillet ne sont pas des amours «naturalistes»! Le monde où ils sa déroulent, il est vrai, et le style qui les enveloppe sont essentiellement aristocratiques; mais aussi ils s'en piquent trop! et, affectation pour affectation, celle de M. Feuillet n'est guère moins irritante que celle de M. Zola. C'est étonnant comme certains salons me font aimer le coron de Germinal. Pour Dieu! montrez-nous une héroïne qui ne soit pas splendidement belle et mirifiquement intelligente! Montrez-nous un amoureux qui ne soit pas un homme supérieur! Montrez-nous en un au moins qui ne sache pas monter à cheval! Vraiment? tous les hommes et toutes les femmes sont comme cela au faubourg Saint-Germain? Nous sommes forcés de vous croire sur parole, ne pouvant y aller voir, et cela nous dépite. L'étalage continuel de ce monde inaccessible a quelque chose d'impertinent et de désobligeant: vous nous faites bien durement sentir que nous ne sommes pas «nés». Notre revanche, c'est que vos personnages, ne frayant pas avec nous, nous passionnent parfois médiocrement. Ce sont des «hommes du monde»: nous voudrions des hommes dessous. L'étrange affectation de ne regarder comme intéressante que la classe sociale la plus restreinte, et celle justement où l'originalité des individus a le plus de chances de s'effacer ou de s'atténuer! Ouvrez les yeux: le monde est vaste, l'humanité infiniment variée, et il y a sur terre des hommes et des femmes autrement vivants et dignes d'attention que ceux qui vont à cheval au bois le matin ou celles qui ont leur loge à l'Opéra.
En même temps que le besoin de nous étonner à la fois par ses hardiesses et par sa distinction, des préoccupations de moraliste chrétien se trahissent de plus en plus dans l'œuvre de M. Octave Feuillet. Son spiritualisme va s'affirmant et, si j'ose dire, s'aggravant. Or c'est fort bien d'être spiritualiste, et nous le sommes tous; mais par malheur le spiritualisme de M. Feuillet n'est pas toujours d'une qualité très rare: il n'est ni d'un grand philosophe ni d'un grand poète. Il s'étale avec une sécurité un peu béate: c'est comme qui dirait un spiritualisme un peu gros. Il a quelque chose de superficiel, de convenable et de convenu. Il se présente à nous non comme une foi personnelle et profondément élaborée, mais plutôt comme la doctrine officielle de la caste sur laquelle et pour laquelle M. Feuillet a coutume d'écrire. Trois ou quatre fois l'auteur de l'Histoire de Sibylle a prétendu nous démontrer qu'il n'y a point, en dehors des croyances chrétiennes, ou tout au moins en dehors des croyances spiritualistes (et je ne sais si je ne lui prête pas cette concession), de règle de vie qui puisse résister à l'assaut des passions. Or cela est contestable, l'homme n'étant pas un animal très logique. Celui qui ne se croit pas obligé par un pouvoir extérieur et divin peut fort bien se sentir obligé par lui même, par une irréductible noblesse de nature, par une générosité instinctive. Et, d'un autre côté, il est très vrai que la foi religieuse peut être un frein, que plus d'une femme qui allait à confesse avant d'avoir un amant n'y va plus après; mais quelques-unes aussi continuent d'y aller. En somme, on ne peut dire que ce soient les croyances chrétiennes ou spiritualistes qui créent et conservent seules la conscience morale: on dirait plus justement que c'est la conscience qui se crée ces appuis extérieurs. Et il ne m'est même pas prouvé que toutes les consciences aient besoin de ces appuis. Il y a des croyants qui agissent mal en dépit de leurs croyances, et des incroyants qui agissent bien malgré leur incrédulité; et cette remarque assurément n'a rien de rare. Il est certain que la foi religieuse apporte à certaines âmes un surcroît de force et de sécurité; mais à quelles âmes et dans quelle mesure? Cela est variable et impossible à déterminer. La petite comtesse, Julia de Trécœur, Cécile de Stèle sont de bonnes catholiques, et cela ne les empêche pas de se conduire comme on sait: M. Feuillet n'y a-t-il point songé? Si Gandrax se tue, si M. de Camors manque à l'honneur, il nous dit que c'est qu'ils ne croient pas en Dieu: nous voyons clairement, d'après le récit même de M. Feuillet, que c'est encore pour bien d'autres raisons. Et c'est fort heureux pour lui qu'il ne prouve pas sa thèse: ses personnages ne la démentent, en effet, que parce qu'ils sont encore très suffisamment vrais et vivants. Mais ses illusions de moraliste candide ne m'en gâtent pas moins quelques-uns de ses plus beaux livres.
Je ne m'arrêterai guère sur l'histoire de Gandrax (Sibylle). L'invention en est un peu enfantine. Gandrax est un chimiste athée, d'ailleurs fort honnête homme; sa religion, c'est l'amour de la science et de l'humanité. M. Octave Feuillet nous conte que, si ce chimiste devient l'amant de Mme de Val-Chesnay et si, congédié brusquement par cette coquette, il avale une fiole d'opium, c'est parce qu'il n'est pas chrétien. Mais je ne pense pas qu'il ait jamais été nécessaire de nier l'existence de Dieu pour pécher avec une femme du monde; et, si Gandrax s'empoisonne pour une rupture, c'est apparemment qu'il a la tête un peu faible.
Le cas de M. de Camors est moins puéril. On connaît le fier début du livre: le suicide du père de Louis de Camors, son testament, le programme de vie qu'il trace à son fils et que M. Octave Feuillet résume comme il suit:
Développer à toute leur puissance les dons physiques et intellectuels qu'il tenait du hasard, faire de lui-même le type accompli d'un civilisé de son temps, charmer les femmes et dominer les hommes, se donner toutes les joies de l'esprit, des sens et du pouvoir, dompter tous les sentiments naturels comme des instincts de servage, dédaigner toutes les croyances vulgaires comme des chimères ou des hypocrisies, ne rien aimer, ne rien craindre et ne rien respecter que l'honneur: tels furent, en résumé, les devoirs qu'il se reconnut et les droits qu'il s'arrogea.
M. Feuillet affirme que, si Louis de Camors manque à l'honneur (c'est-à-dire au seul devoir qu'il reconnaisse), d'abord en trompant un homme qui doit lui être sacré, puis en épousant Mlle de Tècle sans quitter Mme de Campvallon, c'est que l'honneur n'est rien, est emporté par la passion comme une paille, quand il ne repose pas sur la morale, et sur la morale religieuse. Et cette affirmation implique que M. de Camors résisterait à la tentation s'il était bon catholique ou peut-être s'il croyait à la philosophie de M. Cousin. Or l'impression que laisse le livre est toute différente. M. Feuillet, par une singulière inconséquence, fait de M. de Camors la proie d'une de ces passions furieuses auxquelles un homme ne résiste guère, à moins d'une force morale que la foi ne donne pas, qu'elle peut seulement augmenter. Longtemps il lutte; il ne cède qu'aux plus diaboliques ensorcellements de la plus savante des sirènes. Je jure que, quand il croirait à l'immortalité de l'âme et quand même il irait à la messe, il agirait exactement comme nous le voyons agir. Il est bien surprenant, cet homme si fort qui sans doute, dans la pensée de M. Feuillet, devait résumer en lui César, Alcibiade et le duc de Morny. Par deux fois il est amoureux, je dis follement amoureux, et ce n'est guère le fait d'un homme qui vit les yeux fixés sur le féroce testament de son père et que l'exercice de l'esprit critique, le détachement supérieur et le scepticisme transcendantal auraient dû empêcher d'aimer de cette façon et à ce degré. Avec toutes ses affectations d'immoralité, il est constamment bon, tendre, généreux.
Vous vous rappelez, après la chute de la petite Mme Lescande, son étrange discours, puis le baiser qu'il met au bas de la robe de la jeune femme, et ses remords, et la scène bizarre du chiffonnier. Il a laissé rouler un louis dans la boue. «Ah! monsieur, dit le chiffonnier, ce qui tombe au fossé devrait être au soldat.—Ramasse-le avec tes dents, et je te le donne.» Et, quand le louis est ramassé: «Eh! l'ami, dit Camors, veux-tu gagner cinq louis maintenant? Donne-moi un soufflet, ça te fera plaisir, et à moi aussi.» Cette scène fameuse est de celles qui inquiètent et dont on peut se demander si elles sont puériles ou sublimes; mais l'homme capable d'un pareil mouvement a certainement en lui un sentiment moral assez fort pour ne succomber qu'à des tentations exceptionnelles, et telles qu'un saint pourrait seul en triompher. Remarquez que sa faute même ne suffit point à le flétrir à nos yeux, tant nous sentons, malgré tout, de générosité en lui, et tant le châtiment de la faute est effroyable: souvenez vous qu'il en meurt, tout simplement. À coup sûr, si Mme de Campvallon ne se trouvait pas sur son chemin, s'il ne survenait pas dans sa vie un accident tout à fait extraordinaire, la moralité de Louis de Camors resterait fort au-dessus de la moyenne, quoiqu'il ne croie pas en Dieu: et alors que devient la thèse de M. Octave Feuillet? Même, chose inattendue, bien loin que sa chute soit la conséquence de son incrédulité et de l'exécution de son programme athée, on peut dire qu'il ne s'est mis dans le cas de manquer à l'honneur que parce qu'il a manqué d'abord au reste de son programme. À parler franc, Monsieur de Camors est un roman contradictoire si l'on considère la thèse dont il est la prétendue démonstration; mais je me hâte de dire que, si cette thèse était éliminée, si le héros de ce dramatique récit nous était donné pour ce qu'il est, à savoir pour une âme tendre et faible aux prises avec une doctrine de dilettantisme absolu trop forte pour elle, et qui inflige à son programme de vie de continuels et douloureux démentis, j'aimerais beaucoup Monsieur de Camors.