Après le critique, voulez-vous l'homme?
... Il y a bien longtemps qu'une polémique tapageuse (pour «bruyante») avec Zola a été terminée (pour «s'est terminée») par une bonne et sincère poignée de main. Les médiocres seuls cultivent le ressentiment éternel; entre hommes intelligents on ne se brouille pas à jamais pour un coup d'épingle.
Mais si je me mets à citer, je ne m'arrêterai plus. Car ce chroniqueur sème les perles, sans s'en douter. Concluons. Ne pensez-vous pas qu'on appellerait assez justement M. Albert Wolff le Georges Ohnet de la chronique? J'imagine, du reste, qu'il y a dans son fait plus de malice qu'il ne semble et qu'il sera le premier à sourire de mes innocentes remarques. Il faut qu'il en sourie; car, s'il n'était pas un homme très fort, je songe avec tristesse à ce qu'il serait.
M. Émile Blavet ne s'élève que rarement jusqu'aux «idées générales»; M. Blavet se contente de rapporter des faits, et il les choisit bien, et il les rend divertissants, même quand ils ne le sont guère, et cela tous les jours; M. Blavet écrit une langue aisée, alerte, spirituelle. Il apporte dans cet horrible métier qui consiste à tenir le public au courant de ce qui se passe dans les salons, dans les théâtres, dans la rue, dans tous les mondes, une bonne grâce toujours égale et un sourire toujours prêt. Ce sont les réflexions d'un spectateur plein d'expérience, un peu désenchanté, non pas ennuyé pourtant, et jamais ennuyeux. Il est partout «le monsieur de l'orchestre», l'homme qui regarde pour son plaisir et ne veut pas en penser plus long.
Il sait, lui aussi, ce que demandent et ce qu'attendent ses lecteurs, l'immense multitude des badauds. Il a des égards pour leur naïveté, leur curiosité banale, leur hypocrisie inconsciente. S'il rend compte d'une entrevue avec le prince Victor, il n'ignore pas qu'un prince de vingt ans doit être de toute nécessité un homme remarquable, et il le dit. S'il vient à parler des petites filles qui, l'été, vendent des fleurs aux terrasses des cafés et vendraient volontiers autre chose, il sait qu'il faut s'indigner, et il s'indigne. S'il raconte quelque fête où ce qui nous reste d'aristocratie s'est encanaillé plus que de raison, il sait qu'il faut s'attrister, et il s'attriste. S'il va pendant les vacances visiter son pays natal et la maison où il a passé son enfance, il sait qu'il faut s'attendrir, et il s'attendrit. S'il parle de Mgr l'archevêque de Paris, il sait qu'il convient que le digne prélat soit «un fin prélat», et il lui prête des mots, et il nous entretient avec émotion des bons rapports du cardinal avec l'acteur Berthelier. S'il parcourt les églises pendant le carême, il sait qu'il est convenable d'y porter une âme religieuse, et il l'y porte... Mais comme on sent que tout cela lui est égal! Il a le don de saisir avec prestesse les traits fugitifs de la comédie contemporaine, de s'en amuser et d'en amuser les autres: pas l'ombre de prétention, une bienveillance très philosophique, au fond une indifférence absolue. Celui-là est un Parisien.[Retour à la Table des Matières]
Un bouddhiste me dit:
—Cette série de chroniqueurs est sans intérêt. S'il est vrai que le dernier effort de la critique soit de définir les esprits, elle ne serait pas malavisée de laisser de côté les journalistes. Car on ne les peut définir qu'en bloc, étant tous semblables les uns aux autres et à peu près indiscernables (sauf quelques-uns que l'on caractériserait suffisamment en quelques lignes). Il y a à cela plusieurs raisons. D'abord la besogne du journalisme souffre merveilleusement une certaine médiocrité d'esprit. Elle la réclame presque et quelquefois elle la donne. Puis on sait où et comment se recrute, en grande partie, la rédaction des journaux. De bons jeunes gens, de plus de prétention que de littérature, qui auraient pu faire d'excellents notaires ou des commerçants habiles, s'imaginent (ô candeur!) que rien n'est plus beau, plus noble ni plus agréable que d'être imprimé et lu tous les jours. Ils veulent «entrer dans un journal»; ils finissent par y entrer et ils y montent en grade à peu près comme dans un ministère. Là ils écrivent toute leur vie les choses quelconques qu'ils sont capables d'écrire. Qui en a lu un, a lu les autres. Le journalisme politique surtout est, dans son ensemble, admirable d'inutilité et parfois de niaiserie. Mais la chronique même—sauf les exceptions que tout le monde connaît—n'est guère plus reluisante. Vous avez une bonne douzaine de chroniqueurs, jeunes ou vieux, chez qui vous retrouverez le même échauffement artificiel, le même désir vulgaire d'étonner, la même outrance facile, le même claquement de cravache, au reste le même vide et souvent la même insuffisance de style et, par endroits, de syntaxe. Ceux mêmes qui sont nés avec quelque originalité d'esprit ont beaucoup de peine à la garder intacte. La nécessité de la besogne quotidienne, le peu de temps laissé à la réflexion, l'obligation de «faire sa copie» même quand on n'a rien à dire, absolument rien, tout cela fait glisser les meilleurs à une certaine banalité, soit à des lieux communs insupportables, soit à des paradoxes aussi insipides que des lieux communs. Il ne faut ni s'en étonner ni surtout en triompher. C'est là une des conséquences fatales de ce très étrange métier de journaliste. Ceux surtout qui écrivent tous les jours, si excellemment doués qu'ils soient, n'y échappent pas. L'originalité de la forme ou de la pensée a presque toujours besoin, pour s'achever, du recueillement d'un travail volontaire. Elle s'atténue et s'efface en se dispersant. Dans les cinquante ou soixante mille lignes qu'un journaliste écrit tous les ans, ce qui lui appartient en propre, ce qui le signale et le distingue se trouve perdu dans ce qui le confond et le mêle, dans tout ce qu'il a laissé s'écouler de lui sans y apporter d'attention et sans y attacher de prix. Sa personnalité se dilue dans cet écoulement perpétuel. Le meilleur journaliste est comme noyé dans la surabondance de sa prose: c'est dans ce flot qu'il faut repêcher ses membres épars.
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