Parce que de mots creux et d'orgueil tu t'empiffres,
Tu penses blasphémer en rotant contre nous.
Et c'est tout le temps comme cela. Il traite à chaque instant la Nature de catin, et de pis encore, et il développe en images ignobles le contenu de ces mots. Et il ne s'aperçoit pas, lui, le pourfendeur des dieux, que, tandis qu'il symbolise aussi malproprement la Nature et lui adresse des discours, il obéit à l'éternel instinct qui a créé les dieux. Ces dieux auxquels il ne croit pas, il les injurie continuellement, par une convention de rhétorique vraiment un peu trop prolongée. C'est beaucoup converser avec un pur néant. Cinquante ou soixante fois il leur crie: «Attendez un peu, misérables! coquins! Je m'en vais vous manger le nez et vous crever le ventre!» Et il tend ses muscles, et il offre aux dieux le caleçon. C'est l'Arpin de l'athéisme.
On ne peut s'empêcher de sourire, après cela, des grands airs qu'il prend dans sa préface. «Je doute que beaucoup de gens aient le courage de suivre, anneau par anneau, la chaîne logique de ces poèmes, pour arriver aux implacables conclusions qui en sont la fin nécessaire.» Et dans l'impayable post-scriptum à Bouchor, où il pardonne noblement à son ami d'avoir repris subrepticement goût au mauvais vin de l'idéal, des illusions spiritualistes, de la foi en l'éternelle justice: «Je ne chercherai désormais qu'en moi-même mes templa serena. Je m'envelopperai de plus en plus dans l'orgueilleuse solitude de ma pensée.» Oh là là! si j'ose m'exprimer ainsi. M. Richepin énumère, dans cette supercoquentieuse préface, toutes les catégories d'imbéciles que choquera son poème. Je voudrais, après l'avoir lu, être rangé dans toutes ces catégories à la fois.
Cela ne m'empêche pas d'admirer fort les Blasphèmes. Ce livre absurde est supérieurement amusant, sauf vers la fin. Et la Chanson du sang, cette «légende des siècles» en raccourci, où chaque globule de son sang, légué au poète par ses ancêtres, chante sa chanson dans ses veines, est bien près d'être un chef-d'œuvre.
Il y a beaucoup plus de sincérité dans la Mer. Il me semble que c'est, avec la Chanson des Gueux, le meilleur livre de M. Richepin. Les marins, ces gueux de la mer, y sont glorifiés par quelqu'un qui les a vus de près et qui les aime; et nous avons moins de peine à les aimer que les «gueux de Paris» ou même les «gueux des champs». Les Trois matelots de Groix et le Serment sont de beaux poèmes, égaux pour le moins aux Pauvres gens, et où il entre plus d'humanité que M. Richepin n'en met d'ordinaire dans ses rimes. Les Matelotes sont aussi franches et aussi belles que si elles n'étaient pas l'œuvre d'un lettré. On ne saurait reprocher aux Marines que des contours trop arrêtés quelquefois, avec l'outrance superflue et l'inutile truculence habituelle au poète. Je goûte l'effort des poèmes cosmogoniques de la fin: le Sel, la Gloire de l'eau, la Mort de la mer. Qu'y manque-t-il? Je ne sais quoi, un rien. On y voudrait plus de simplicité. On sent trop que, dans la pensée même de l'auteur, ce sont surtout des «morceaux» difficiles, des tours de force de poésie lyrico-scientifique. Ces poèmes ont aussi le tort de faire songer à M. Camille Flammarion autant qu'à Lucrèce. Avec cela je ne sais aucun poète capable, à l'heure où nous sommes, de pareilles poussées de vers alexandrins et autres.
Mais que de rhétorique encore, et qui n'est qu'amusante! (Notez que cela est quelque chose et qu'en tout ceci, tandis que je parais condamner et juger, je ne fais que constater et définir.) Les Litanies de la mer, où le poète parvient à appliquer à la mer toutes les invocations des litanies de la sainte Vierge, n'est qu'un jeu byzantin, une surprenante «réussite» lyrique, une «patience» qui finit par mettre la nôtre à une rude épreuve. L'ode sur les Algues, qui s'ouvre de façon grandiose et somptueuse, finit, si je puis dire, en queue oratoire, par la figure que les professeurs nomment prétérition. «Comment dire tout cela, ô poète? s'écrie M. Richepin, et d'ailleurs à quoi bon?»
Rentre sous les communs niveaux,
Lamentable Orphée en délire
Qui veut toucher la grande lyre
Et pour auditeurs dois élire,
En place de tigres, des veaux.
Patatras! C'est la chute d'Icare. Et quelle idée biscornue de nous raconter, dans le rythme sautillant de Remy-Belleau chantant Avril, l'origine de la vie aux profondeurs de la mer:
C'est en elle, dans ses flots,
Qu'est éclos
L'amour commençant son ère
Par l'obscur protoplasma
Qui forma
La cellule et la monère.