Je pense—dit Pommageot en s'animant—que toutes les vieilles blagues du romantisme sont finies; je pense que le public en a assez, des phrases en sucre filé; je pense que la poésie est un borborygme; je pense que les amoureux de mots et les aligneurs d'épithètes corrompent la moelle nationale; je pense que le vrai, le vrai tout cru et tout nu est l'art; je pense que les portraits au daguerréotype ressemblent...

—C'est un paradoxe! cria Florissac.

—Je pense qu'il ne faut pas écrire, là!... Je pense que Hugo et les autres ont fait reculer le roman, le véritable roman, le roman de Rétif de la Bretonne, oui! je pense qu'il faut se relever les manches et fouiller dans la loge des portiers et l'idiotisme des bourgeois: il y a un nouveau monde pour celui qui sera assez fort pour mettre la main dessus; je pense que le génie est une mémoire sténographique... Je pense... je pense..., voilà ce que je pense! Et ceux à qui ça donne des engelures..., j'en suis fâché[4].

«Amoureux de mots, aligneurs d'épithètes», MM. de Goncourt le sont au plus haut point et souvent avec une grande puissance; et c'est peut-être parce qu'ils étaient «amoureux de mots» qu'ils ont été amoureux de choses concrètes. Car le meilleur support d'une forme plastique, c'est encore l'observation passionnée du monde réel. Mais «naturalistes» selon l'esprit de M. Zola, ils ne le sont pas plus que Gustave Flaubert dans Madame Bovary. Il est certain qu'en écrivant son chef-d'œuvre, ce candide Flaubert n'a point su tout ce qu'il faisait; il ne s'est pas dit: Écrivons un roman «expérimental» et «documentaire» qui commencera une série. Si ce poète et ce polisseur de syllabes a pu composer un livre qui fait date dans l'histoire du roman par plus de vérité qu'on n'en trouvait chez Balzac, surtout par une vérité plus constante, ce n'était sûrement pas en vertu d'une théorie expresse (pessimisme foncier et religion du style, voilà Flaubert; en critique, il avait fort peu d'idées claires)—mais c'était un peu «pour brider sa fantaisie[5]» après la débauche de la Tentation de saint Antoine; c'était aussi parce qu'il voyait dans la description exacte et ciselée des platitudes une manière d'ironie féroce où se délectait cet ennemi des philistins; c'est enfin qu'amoureux avant tout d'une langue précise et concrète, il sentait que les détails de la vie extérieure appelaient d'eux-mêmes et lui suggéraient la forme arrêtée et tout en relief où triomphait sa virtuosité laborieuse. L'observation de la réalité fut toujours pour lui un moyen, non un but.

On entrevoit ici comment, quoi qu'en puisse dire M. Zola, il n'y a peut-être pas un abîme entre le romantisme et ce qu'il a appelé le naturalisme. Si l'on peut dire que le romantisme a consisté, pour une bonne part, dans le goût du pittoresque à outrance et des effets violents, on conçoit qu'il ait tourné assez rapidement au réalisme; car, dès qu'il s'agit de forcer l'attention et d'ébranler les nerfs des dégoûtés, l'art qui peint la réalité contemporaine et qui en respecte ou en exagère les brutalités y réussira mieux que celui qui s'attarde aux âges passés ou qui donne aux choses d'aujourd'hui un air de fiction, l'air de «n'être pas arrivées».—Notez que, d'un autre côté, par son développement naturel, parallèle, semble-t-il, aux progrès du sens critique et à l'accroissement de ses exigences, le roman tendait au réalisme. Le primitif roman d'aventures est devenu roman de sentiment, puis roman de caractères, enfin roman de mœurs et de milieux. C'est-à-dire qu'il est allé serrant toujours de plus près la réalité et le détail de la réalité. Et comme cette marche paraît être dans la nature des choses, il serait bien inutile de s'en fâcher. Un retour en arrière, que quelques-uns espèrent et annoncent déjà, ne serait, je pense, qu'un caprice et une coquetterie de blasés. Et croit-on qu'à part d'honorables exceptions, les romans «idéalistes» qu'on fait encore soient beaucoup plus sains, plus simples et plus consolants que les autres? Quel singulier mélange de vitriol et d'opopanax nous offrent les derniers romans de M. Octave Feuillet! Toute la littérature contemporaine est inquiète et malade.

C'est partout, sous des formes diverses, une recherche du rare, du raffiné, du brutal ou du poignant. Nulle joie, nulle sérénité. Ceux qui cultivent encore la fiction l'aiment perverse et troublante et ne sont peut-être pas les mieux portants. Les autres ont donné dans le réalisme, soit en haine du «bourgeois» et par amour du style plastique (comme Flaubert), soit par une morosité naturelle qui se complaît dans les laideurs et dans les brutalités (comme M. Zola), soit par la passion du moderne (comme MM. de Goncourt).—On dit que ces écrivains se sont trompés, qu'ils ont plié l'art à nous donner une impression des choses fort différente de celle qu'on avait coutume de lui demander, qu'ils ont ainsi dépensé un art infini à aller contre le but même de l'art. Je n'en sais rien. S'ils sont malades, c'est avec une bonne partie de leur génération. Malgré tout, nous ne haïssons point ces livres qui nous offrent tant de sensations emmagasinées et tant d'humanité toute vive et toute proche de nous.

II

Ce qui distingue MM. de Goncourt des autres romanciers de la même famille, c'est qu'ils sont les plus impressionnables et les plus tourmentés. Ils n'ont jamais cette impassibilité qu'avait Flaubert et qu'affecte M. Zola. Cette vie contemporaine qu'ils racontent, on sent qu'ils y tiennent par les entrailles; ils frissonnent eux-mêmes de cette fièvre qu'ils décrivent. On voit qu'ils aiment leur temps pour ce qu'il a d'intelligent, de charmant, de brillant, de fou, de malade. Ils l'aiment en psychologues et en peintres. Écoutez Giroust dans Charles Demailly:

Est-ce beau! est-ce beau! Mais rendre ça!... et penser à tant de belles choses modernes qui mourront, mon cher, sans un homme, sans une main qui les sauve!... Ah! que de crânes décors et que de crânes bonhommes, les boulevards, les Champs-Élysées, les Halles, la Bourse, est-ce que je sais[6]?...

Et Chassagnol dans Manette Salomon: