Mais vinrent les picadors. Leurs épieux firent ruisseler le sang en filets rouges le long des épaules de l'animal et jusque sur son fanon. Je me sentis derechef partisan du taureau. Vaguement, secrètement, et comme dans le mystère de mon âme, je commençai à souhaiter aux hommes quelque mauvais coup.

En même temps, je constatais que le sang ne me causait déjà plus autant d'horreur. L'approche du moment où la pointe pénètre dans la chair ne m'était plus aussi pénible; même, je me surprenais à désirer ce moment. D'ailleurs, à cette distance (l'arène est très vaste et l'amphithéâtre très élevé), sous cette lumière dévorante d'un grand soleil d'été, parmi cet immense bourdonnement de la foule, où se perdent les mugissements et les cris, le spectacle même d'un homme ou d'un cheval éventré ne doit plus donner qu'une sensation visuelle presque aussi purement pittoresque, aussi affranchie du ressouvenir de la douleur physique, que si le même objet nous était offert dans un tableau de Fortuny ou de Henri Regnault. Et ainsi on devient cruel sans le savoir.

La question: «Doit-on tuer le taureau?» est donc mal posée. Le tuer est fort indifférent, après qu'on l'a lardé et saigné pendant une demi-heure sous les yeux de la foule.

Il faut laisser les taureaux tranquilles, voilà tout.

Ou bien, si vous ne voulez pas les laisser tranquilles, n'enlevez pas à ces bêtes leurs moyens de défense. Car ce jeu ne cesse d'être ignoble que s'il est mortellement dangereux pour ceux qui s'y livrent.

Mais, d'autre part, je ne tiens en aucune façon à voir mes semblables se faire étriper, même héroïquement et dans les conditions les plus propres à ravir des yeux d'artiste. Je ne retournerai pas aux arènes, ma cousine. Je ne cesserais d'y être malheureux que pour y devenir féroce. Et je ne veux pas.


Paris, 7 septembre.

Vous rappelez-vous, ma cousine, les projets de réforme orthographique de M. Louis Havet? Je n'y faisais, pour ma part, qu'une objection: l'écriture trop simplifiée serait beaucoup moins jolie à l'œil, et je me représentais mal, dans un sonnet de José-Maria de Heredia, Erimante au lieu de Erymanthe et ictiofage au lieu de ichtyhophage.

Je ne sais comment M. de Heredia a été informé de ce sentiment; mais il m'envoie, afin de m'y confirmer, une lettre et un sonnet.