Vois la mer et l'Eubée et, rouge au crépuscule,
Le Callidrome sombre et l'Œta, dont Hercule
Fit son bûcher suprême et son premier autel;
Et là-bas, à travers la lumineuse gaze,
Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel,
Se pose, et d'où s'envole, à l'aurore, Pégase!
Il est certain que, si vous écriviez Otris, Timpreste, Olimpe, Eta, Tessalie, ce ne serait plus cela, mais plus du tout!—J'espère que ce sonnet somptueux vous plaira, ma cousine. Vous goûterez la belle rareté des rimes en reste. Vous apprécierez la coupe du troisième vers qui peint si bien l'allongement de l'ombre par l'allongement du rythme jusqu'à la onzième syllabe, et vous admirerez par quel art d'interrompre le rythme et de le reprendre, de le ralentir et de le précipiter, les deux derniers vers expriment à l'oreille la légèreté du cheval divin quand il s'arrête, et l'aisance sereine de son élan quand il repart. Enfin, vous aimerez la beauté des mots, doublée par la place qu'ils occupent, leur sonorité, leur éclat, l'air de gloire et d'allégresse héroïque répandu sur ces alexandrins si savants. Ce sonnet, c'est de l'antique flamboyant.
Quant à la généreuse colère de M. de Heredia contre les «logoclastes» ou massacreurs de mots, la loyauté m'oblige à dire qu'elle est un peu excessive. Car, vous vous en souvenez, les réformes proposées par M. Havet sont modestes et, naturellement, ne seraient point obligatoires. Tout pourrait donc s'arranger. Il y aurait, en France, deux orthographes, comme il y a deux littératures (celle de M. de Heredia, si vous voulez, et celle des romans-feuilletons), deux cuisines (celle des riches et celle des pauvres), deux façons de s'habiller, etc., etc... Il y aurait une orthographe simplifiée, toute nue, facile à apprendre, pour les philistins, les marchands d'épices et les journalistes, et une orthographe ornée, compliquée, héraldique et décorative pour les poètes, les artistes, les lettrés et les érudits; bref, une orthographe vulgaire et une orthographe noble. Et chacun aurait, bien entendu, le droit d'employer l'une ou l'autre, selon son goût ou ses prétentions, ou même selon les circonstances. Pourquoi pas?... Cela fut presque ainsi autrefois.
Paris, 10 septembre.
Il y avait bien deux mois que je ne les avais vues, les petites danseuses javanaises. Ah! ma cousine, comme elles sont changées! Presque plus mystiques ni hiératiques. Elles ont, en dansant, des clignements d'yeux vers la salle, et des sourires et des airs de tête d'une gaminerie déjà montmartroise. Elles portent leur diadème sur l'oreille. Les petites prêtresses, comme on les appelait, se sont laïcisées. Il paraît qu'on les a conduites à Cluny, aux Petits Mystères de l'Exposition. Là elles ont vu la parodie de leurs danses; cela les a follement amusées, et, depuis, elles se parodient elles-mêmes!
Ainsi, l'esprit de Paris déteint sur ses hôtes. Il faut s'en réjouir. J'attends, pour ma part, les meilleurs résultats de ce congrès multicolore des races dans la ville de Renan et de Meilhac, dans la cité railleuse aux boulevards illustres. J'espère que les étrangers, même les plus jaunes et les plus noirs, s'y imprégneront, fût-ce à leur insu, de cette ironie indulgente qu'on trouve surtout chez nous, et dont l'abus nous perdra peut être, mais qui serait un grand bienfait si elle se pouvait répandre, à doses modérées, à travers le monde.
Ce sera, du reste, un très heureux échange de services entre les autres peuples et nous. Car, pour nous aussi, cette accumulation, sous nos yeux, d'êtres et de choses exotiques aura des effets excellents. D'abord, elle nous fera mieux apprécier ce que nous avons chez nous. Je l'ai déjà éprouvé plusieurs fois. Et, par exemple, saturé comme je l'étais de toutes les danses du ventre et même de la danse ardente et brutale des gitanes, j'ai eu l'autre soir un plaisir inattendu à revoir, dans un café-concert des Champs-Élysées, le «quadrille naturaliste» qui est notre danse nationale à nous. J'y ai trouvé une gaieté, un entrain, une grâce facile, une gentillesse spirituelle et un peu folle, et j'ajoute une décence (car tout est relatif), oui, en vérité, une décence dont les secouements d'entrailles et les tortillements de croupes de là-bas m'avaient déshabitué. Ce quadrille m'a été un rafraîchissement!
Je vous dirai demain un autre bénéfice imprévu que nous pouvons retirer du spectacle de toute cette exoticaillerie.