Ainsi les comédiens n'ont point, si je puis ainsi dire, d'immortalité propre, quand d'aventure ils en ont une. Au reste, la partie rétrospective de l'exposition Bodinier nous fait très bien sentir qu'ils n'ont rien à eux, pas même leur tête.

Car, au temps où ils étaient vivants, où ils apparaissaient en chair et en os aux regards de la foule idolâtre, ce n'était pas eux, du moins ce n'était pas eux seuls qu'on voyait, mais les personnages historiques ou imaginaires qu'ils étaient chargés de représenter. Et, si quelque peintre les a fixés sur la toile, ce n'est donc point leur vrai visage qu'il nous a transmis, mais un visage arrangé par eux pour nous donner l'idée de tel ou tel personnage de théâtre... Il est de toute évidence que la tête de M. Maubant (no 304), couronnée de plus de lauriers qu'il n'en faut pour la cuisine d'une famille pendant toute une année, et de lauriers attachés par un ruban rose aussi large que les rubans de nourrice; il est évident que cette tête d'un homme qui joue l'empereur Auguste et que transfigure une si noble tâche, n'a presque plus rien de commun avec M. Maubant, électeur et bourgeois de Paris.

Mais j'enfonce ici une porte ouverte à deux battants. Il y a plus. Même quand l'artiste qui pourtraicturait les comédiens a prétendu peindre ou crayonner leur tête à eux, leur tête d'homme et de chrétien, il a eu beau faire, il s'est souvenu de tel ou tel de leurs masques publics, et c'est cela qu'il a reproduit, peut-être à son insu.

Et la photographie, quoique véridique par définition, triche ici presque autant que la peinture. La plaque même qui les réfléchit, ne les réfléchit pas tels qu'ils sont, mais se souvient de leurs rôles. Et puis, il y a les retouches, et c'est terrible!

J'avais donc raison: les malheureux comédiens ont des masques, mais n'ont point de tête. Ou, du moins, celle qu'ils ont, celle que Dieu leur avait donnée, personne ne l'a vue, ni ne la verra jamais. Quelle étrange condition! Et ils la subissent sans se plaindre—quelquefois avec entrain—pour l'amour de l'art!

C'est assurément le comble de l'abnégation. Ce sont eux les vrais Bouddhas! Comme Bouddha, ils se résignent à revêtir diverses figures; ils font le sacrifice de celle qu'ils auraient pu avoir, de celle à laquelle ils avaient droit. Mais ce que Bouddha faisait pour le salut de l'humanité, ils le font pour son plaisir, ce qui mérite plus de reconnaissance encore. Ils acceptent d'être, pendant leur vie, des ombres vaines et changeantes, que les poètes façonnent et pétrissent pour nous faire tour à tour rire, pleurer et rêver. Ils se donnent si bien à nous tout entiers qu'après leur mort il ne reste rien d'eux, absolument rien, et qu'il n'en peut rien rester, et que leurs portraits même ne peuvent pas être leurs portraits!

La conclusion, c'est qu'il convient d'honorer ces fantômes. Puisque leur gloire est la plus purement viagère de toutes; puisqu'au surplus elle n'est jamais bien nette ni libre de redevances, et qu'il leur faut toujours la partager avec ceux dont ils incarnent la pensée (comment doit se faire ce partage? le diable lui-même ne s'y reconnaîtrait pas),—nous ne saurions trop les fêter pendant que nous jouissons d'eux, ni leur tresser trop de couronnes, ni trop multiplier ce que nous prenons pour leurs figures, ni trop les décorer, ni trop les gorger de louanges et d'honneurs,—dussions-nous pour cela faire violence à leur inexorable modestie.[Retour à la Table des Matières]

UNE ÂME EN PÉRIL

Il y avait une fois, dans une pauvre paroisse du Bas-Limousin, un curé qui s'ennuyait. Ni la prière, ni la lecture des Livres saints, ni la joie austère d'instruire les enfants et d'évangéliser les humbles, ni les rencontres et les agapes cordiales avec les confrères, ni la nature qui est belle partout, même en pays plat, ni les plaisirs du jardinage, ni les promenades dans les champs, le bréviaire à la main, ni la fraîcheur des matins, ni la douceur des soleils couchants sur la lande, ne suffisaient à remplir cette âme inquiète.

C'est qu'il y avait dans ce prêtre un «gendelettre», comme eût dit Veuillot.