«Maintenant il est vieux, il a pris sa retraite, et, encore que rien ne le retienne plus en Touraine, il n'a pas quitté Montrésor, où il continue le même train de vie insipide et inutile. Parfois, lorsqu'il se regarde dans un miroir, et qu'il voit se refléter dans la glace cette figure ridée et vieillotte, ce dos voûté, ces yeux ternes et ces lèvres chagrines, il a peine lui-même à reconnaître dans ce personnage desséché et décrépit le Séverin d'autrefois,—le svelte jouvenceau exalté, tendre et romanesque, qui marchait d'un pas si allègre sous les acacias en fleur de la rue du Baile, et qu'on avait surnommé à Juvigny «l'amoureux de la préfète».

Telle est cette simple histoire, moins belle, mais plus mélancolique que celle de Fortunio, qui du moins fut aimé de celle pour qui il avait voulu mourir.

Je ne vous cacherai point cependant que M. André Theuriet a écrit des romans plus parfaits, plus riches en peintures humaines et en descriptions rustiques, que l'Amoureux de la préfète. J'aurais mieux aimé que ce fût Péché mortel ou Amour d'automne qui me fournît l'occasion de vous parler un peu de ce sincère et cordial écrivain. Mais, qu'importe, après tout? En lisant son dernier livre, je me ressouviens confusément des autres. Son œuvre entière m'apparaît comme un vaste morceau de campagne, avec des rivières entre des pentes boisées, des forêts de sapins, des vergers, des fermes, des villages et les ruelles montantes de quelque vieille petite ville... Et je me dis: «Qu'il y fait bon!»

Je ne sais pas s'il n'y aurait point par hasard de plus savants artistes que M. Theuriet, mais je sais que nul n'aime les champs d'un meilleur cœur; qu'il y a, dans un très grand nombre de ses pages, une douceur qui s'insinue en moi, et qu'il me fait adorer la terre natale. Il excelle à nous faire voir des «coins», qui restent dans le souvenir et où l'on voudrait vivre. J'ai peu de mémoire, et je n'ai point relu depuis longtemps la plupart de ses romans; et pourtant je revois, avec une grande netteté, tel verger dans le Mariage de Gérard, telle vieille maison bourgeoise dans Tante Aurélie, tel sentier à travers bois dans Péché mortel; tel banc sous les grands arbres où un beau garçon et une jolie dame mangent des cerises, dans le Fils Maugars; tel champ où l'on «fane», dans Madame Heurteloup; et chaque fois je songe: «Que ne suis-je là!»—Je sais que nul romancier, pas même George Sand, n'a su mêler aussi étroitement la vie des hommes et la vie de la terre sans absorber l'une dans l'autre; ni mieux entrelacer l'histoire fugitive des passions humaines et l'éternelle histoire des saisons et des travaux rustiques.—Je sais aussi que rien n'est plus charmant que ses jeunes filles; car, tandis que la campagne les fait simples et saines, la solitude les fait un peu rêveuses et capables de sentiments profonds.—La solitude, soit aux champs, soit dans les petites villes silencieuses, nul n'a mieux vu que M. Theuriet comme elle agit sur les âmes et les façonne. Relisez Seule et Mademoiselle Guignon, ces deux excellents récits. Nul n'a mieux peint les solitaires, les «vieux originaux», vivant aux champs ou dans les bois, où s'endorment les chagrins, où les manies se développent en liberté, où s'enracinent les idées fixes. Rappelez-vous ses veuves, ses vieux gentilshommes, ses vieilles filles et ses vieux garçons, Mme Heurteloup, tante Aurélie, M. Noël, les deux Barbeaux, et combien d'autres! Toutes les variétés modernes du vieillard de Tarente,

... Sub Æbaliæ memini me turribus altis
Corycium vidisse senem
...

vous les trouverez dans l'œuvre de M. Theuriet, qui est en effet, ne vous y trompez pas, un poète virgilien.[Retour à la Table des Matières]

PAUL CHALON[3]

Vous rappelez-vous deux ou trois nouvelles très distinguées, parues il y a quelques années dans la Revue bleue et signées Paul Chalon? L'auteur était un jeune homme de beaucoup de cœur et d'esprit, qui avait su inspirer à notre cher directeur Eugène Yung une vive sympathie, et qui mourut peu après, à vingt-sept ans, Mme Paul Chalon vient de réunir en volume les essais de son mari[3]. Je les ai relus avec plaisir, et non sans attendrissement.

Je me rappelle ceux de mes amis, à moi, qui sont morts à vingt ans et qui resteront, à cause de cela, les plus aimés. Vous avez dû le remarquer: ceux de nos compagnons de jeunesse qui nous ont été enlevés dans leur printemps, ce sont presque toujours les meilleurs et les mieux doués, ceux dont nous attendions le plus, ceux à qui nous croyions du génie. Nous joignons, dans notre souvenir, à ce qu'ils ont été, ce que nous sommes sûrs qu'ils auraient fait s'ils avaient vécu. Qui dira ce qu'eût fait Henri Regnault? Qui dira ce qu'eût fait Adrien Juvigny? Les plus belles œuvres d'art et les plus beaux livres, ce ne sont peut-être pas ceux que nous avons, mais ceux qui devaient sortir de l'âme de tous ces jeunes morts. Sans doute ils achèvent leur tâche ailleurs. Si quis piorum manibus locus, nous retrouverons cet art et cette littérature d'outre-tombe, qui seront la joie du paradis qu'il est permis de rêver. Un Dieu moissonne les adolescents de génie et les belles jeunes filles, afin que ses élus soient un jour réjouis par leur beauté et par leurs chants; et le printemps éternel sera fait de ces printemps humains brusquement interrompus... Je livre cette idée consolante et déraisonnable à quelque poète spiritualiste.

Revenons au livre posthume de Paul Chalon. Il y a dans les Violettes, une jeunesse et une fraîcheur de sentiment tout à fait charmantes... Nous sommes pleins de bienveillance pour les morts que nous avons connus et aimés. Nous les transfigurons sans y prendre garde. De loin, leur jeunesse paraît plus fleurie, plus avide de vie et de lumière,—parce qu'ils ne jouissent plus du soleil; et leur tendresse paraît plus tendre,—parce que leur cœur ne bat plus. Nous nous disons: «Quoi donc! ils étaient ainsi?» Et c'est comme si nous les découvrions.