Elles sont très belles, ces deux statues, et je ne sais plus laquelle je préfère. Et avec tout cela, ce n'est point encore la Jeanne d'Arc que je voudrais. Pour que son effigie répondît entièrement à l'idée que nous nous faisons de la sainte bergère, il me semble qu'il faudrait façonner quelque figure franchement irréelle et hiératique, imiter, avec le plus de sincérité possible, les bons imaginiers du moyen âge. L'écueil, c'est que cette ingénuité retrouvée paraîtrait sans doute pleine d'affectation... (Je songe avec horreur à la «moyenâgerie» des tapisseries au petit point pour les fauteuils et les poufs...) Nous venons sans doute trop tard pour bien sculpter les saintes, car pour cela il faut être naïf; et quand nous le sommes, on ne nous croit plus.


Paris, 14 mai.

J'étais hier, ma chère cousine, à la répétition générale d'Esclarmonde, qui se donnait secrètement, en très petit comité et devant les seuls amis intimes de l'auteur, c'est-à-dire devant deux mille personnes.

Je suis si peu musicien que, si je m'avisais d'avoir une opinion sur l'œuvre nouvelle de Massenet, vous me ririez au nez et vous me diriez, comme Loulou à Stendhal: «Ta parole?» Oui, c'est vrai, j'ai l'ouïe grossière et peu exercée. Il me faut, pour que je sois content ou seulement pour que je comprenne, des mélodies très claires, des harmonies peu compliquées et un rythme loyalement marqué. (J'ai un faible pour la musique militaire et je ne déteste pas l'orgue de Barbarie.) Mais, dès que les rapports entre les sons successifs ou entre les sons simultanés cessent d'être très simples, très unis, très faciles à saisir, je n'y suis plus, je n'entends plus que du bruit.

Cela encore ne serait rien. Les plaisirs que l'on conçoit à peine, on souffre peu d'en être privé. Mais il y a une chose horrible que je vais vous confesser. Ce que je supporte le mieux en musique, ou même ce que j'aime, ce sont, j'en ai peur, les poncifs les plus misérables et les plus plates banalités. Il n'y a pas à dire, j'aime la romance, la romance roucouleuse et geignarde, chère aux peintres en bâtiments. Je me mis à pleurer comme on pleure à vingt ans..., Oiseaux légers, messagers des zéphyrs..., Pauvres feuilles, valsez..., voilà ce qui me ravit et me met du vague à l'âme. Je suis sûr qu'il y a des gens que je considère comme des imbéciles, précisément parce qu'ils ont en littérature les goûts que j'ai en musique. Et cette pensée est bien mortifiante.

Ce qui me console, c'est que, très évidemment, beaucoup de prétendus amateurs sont dans mon cas, qui ne l'avouent point.

Au moins, ma cousine, puis-je vous apprendre que le livret d'Esclarmonde est tout à fait poétique et gracieux. C'est encore un peu l'histoire de Lohengrin, de Sigurd et, par delà, de Psyché et d'Éros. Nous ne sommes heureux qu'à la condition d'ignorer, de n'être point curieux, de respecter le mystère des joies qui nous sont offertes. Cette idée mélancolique (et qui se retrouve dans l'histoire même d'Adam et d'Ève) est familière à tous les poètes des civilisations primitives. Dans Esclarmonde, il y a plus. Le chevalier Roland est puni, non pour avoir voulu connaître sa nocturne et fuyante amie, non pour avoir dit sa joie aux hommes, mais pour l'avoir révélée à un prêtre, en confession.

Moralité.—Le bonheur est si fragile (étant chose exceptionnelle, invraisemblable, inouïe), qu'on risque de le perdre rien qu'en en parlant. Si donc tu es heureux, ne le dis à personne, pas même à Dieu!

Voilà ce que m'ont appris les souples mélodies de Massenet, longues et caressantes comme des vagues ou comme des femmes...