Formée dans un établissement de l'État, vous allez être engagée à l'Odéon, qui est un théâtre de l'État. Là, vous jouerez des pièces classiques; et, le jeudi, vous ferez œuvre de pédagogie officielle en récitant Racine et Molière devant les collégiens. Quand vous commencerez à avoir du talent, vous entrerez à la Comédie-Française, qui est le premier théâtre de l'État. Vous y entrerez avec respect. Vous y jouerez des pièces d'académiciens et vous ne tarderez pas à être nommée sociétaire à demi-part.

Vous serez une employée très régulière et très appréciée. Rien des passions violentes que vous simulerez tous les soirs, en vous conformant honnêtement aux «traditions» de chaque rôle, n'aura troublé un instant votre vie réelle. À ce moment-là, vous aurez vingt-cinq ans. Un avocat estimé et un financier fort riche demanderont votre main. Vous leur préférerez, comme infiniment plus sérieux, un de vos graves camarades, sociétaire à part entière, professeur au Conservatoire et chevalier de la Légion d'honneur. Vous-même vous serez décorée des palmes académiques et officiellement chargée d'un cours de déclamation dans un lycée de jeunes filles.

Vos deux honorabilités s'associeront, et ce sera tout à fait imposant. Vous serez cités comme un ménage modèle. Les bourgeois dissolus chez qui vous daignerez parfois venir tous deux (jamais l'un sans l'autre) dire de la prose ou des vers, vanteront votre union et vos vertus domestiques. Vous aurez des enfants, et vous leur choisirez pour parrains des membres de l'Institut. L'aîné, de caractère sérieux, voudra être comédien comme vous. Les deux cadets, plus frivoles et d'humeur un peu bohème, voudront entrer, l'un à l'École polytechnique, l'autre à l'École normale. Vous laisserez faire ces petits fous...

Et, vos deux pensions de retraite réglées, vous vieillirez, dignes et gras, chargés d'honneurs, opulents et considérés, dans votre petit hôtel de l'avenue de Villiers.

Car ils sont loin, les temps du chariot de Thespis ou de la roulotte du Roman comique. Encore une fois, tous mes compliments, Mademoiselle.


Paris, 26 juillet.

À Sa Majesté le tsar de toutes les Russies.

Sire,

Le roi de Grèce est venu nous voir; nous l'avons reçu de notre mieux, et il n'a pas paru s'ennuyer ici. Nous attendons maintenant notre ancien hôte le shah de Perse et nous lui préparons de fort belles fêtes.