Tu ne dors pas, souffle de vie,
Puisque l'univers vit toujours!
Et plus loin:
Tu revêts la forme sanglante
D'un héros, d'un peuple, d'un roi...
Et encore (car, tandis que j'y suis, je m'en voudrai de ne point vous citer cette strophe admirable):
Il se fait un vaste silence:
L'esprit dans ses ombres se perd,
Le doute étouffe l'espérance
Et croit que le ciel est désert.
Puis tel qu'un chêne obscur, longtemps avant l'orage,
Dont frémit tout à coup l'immobile feuillage,
Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son,
Le monde où nul éclair ne te précède encore,
D'un inquiet ennui se trouble et se dévore,
Et, comme à son insu, de l'Esprit qu'il ignore
Sent le divin frisson.
Mais ce que les Harmonies lamartiniennes ont en commun avec les hymnes du Rig-Véda, c'est, plus encore que certaines conceptions métaphysiques, la poésie, la couleur, l'abondance, la magnificence, l'accent... Oui, je trouve dans les Harmonies quelque chose qui n'est pas chez les poètes grecs, qui n'est pas dans Jean-Jacques, qui n'est pas dans Chateaubriand, qui n'est pas dans George Sand ni dans Victor Hugo: une sorte d'ébriété sacrée au spectacle et au contact de l'immense univers. Hugo lui-même, visionnaire, reste beaucoup plus séparé des objets qu'il décrit et des visions, le plus souvent terribles, où il les déforme. L'âme de Lamartine, autant que cela est concevable, se dissout délicieusement dans les choses... Il peut dire avec vérité:
Mon âme est un torrent qui descend des montagnes
Et qui roule sans fin ses vagues sans repos.
.............
Mon âme est un vent de l'aurore
Qui s'élève avec le matin...
Il est dans cet état de ravissement et d'allégresse divine où nous sommes tous entrés quelquefois, surtout parmi des paysages vastes et découverts, qui évoquaient en nous l'image de l'immensité et la beauté totale et la figure même de la planète, sur la montagne ou au bord de la mer lumineuse; quand nous descendions, dans l'air léger, presque délivrés du sentiment de la pesanteur, vers les vallées doucement bruissantes de l'invisible sonnerie des troupeaux; ou quand nous marchions l'été, dans une grande plaine, par un grand soleil, tout enveloppés de rayons et d'odeurs végétales. Dans ces moments-là, on est à ce point envahi de sensations puissantes et suaves qu'on serait fort incapable de faire nettement le départ des effets et de la cause et d'abstraire Dieu de tout ce «divin» où l'on est plongé, et qu'on ne discerne plus bien si Dieu est dans la nature, ou si la nature est Dieu. Sentir se confond, alors, avec adorer. Ce ravissement, d'ailleurs, nous ne saurions le traduire (à supposer que nous en eussions le talent) qu'en le faisant cesser par la même. Sully-Prud'homme le définit en analyste, avec un art exquis et laborieux, dans la pièce des Stances et Poèmes intitulée: Pan. Lamartine, lui, l'exprime sans effort, ou plutôt il le «chante», il l'exhale, il l'épanche en paroles splendides, et qui semblent involontaires. Et, je le répète, cela ne s'était point vu depuis les poètes de l'Inde antique.
Quelquefois son extase balbutie; on dirait que les mots vont lui manquer.—Tu comprends, vient-il de dire à Dieu, l'hymne silencieux des astres:
Ah! Seigneur, comprends-moi de même.
Entends ce que je n'ai pas dit!
Le silence est la voix suprême
D'un cœur de ta gloire interdit.
C'est toi! C'est moi! Je suis! J'adore!