C'est justement depuis ce moment-là (celui de sa conversion définitive) que je souffre le plus. Le combat a réellement commencé à l'acte qui devait le finir: ce qui était clair à mon esprit devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de facilité me devient cher.

Et ceci, d'une si belle et courageuse sincérité, et qui me paraît aller loin dans la connaissance de notre misérable cœur:

... Évidemment cette lutte doit se terminer par le triomphe du bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle, qu'on ne désire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la vie passée laisse au cœur une racine immonde, qu'il faut en arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand devoir divin.

Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant:

... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait du mépris, on s'y laissait entraîner: maintenant qu'ils inspirent un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle vient.

Ce trouble, ces «tentations hideuses», je ne jurerais pas que Veuillot en fût jamais complètement affranchi. Jusqu'au bout, il aura, çà et là, des aveux sur sa misère intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-être plus encore que pour ses généreuses et éblouissantes colères. Cet homme fut d'une étrange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble de cœur.

Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus redoutables, qui suivirent immédiatement son retour à Dieu, de la séduction du péché encore tout proche, des mauvais souvenirs encore tout chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par la prière, la confession, la communion, par la pratique obstinée de ce mystique «abêtissez-vous» de Pascal, dont il a donné (Mélanges, I) le plus pénétrant, le plus admirable commentaire.

Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurément de l'avoir traité de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'être réfuté, pour peu qu'on ait lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet de lui faire payer ses dettes:

... Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé? Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes, dont 1 000 francs pressent et devraient être déjà payés. Des dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience, et ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la bénir. (Lettres à son frère.)

Il se mit à être un très scrupuleux honnête homme. Il s'occupa tendrement de son frère cadet, fit des livres pour constituer à ses deux sœurs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues. Très aimé et employé de M. Guizot, secrétaire, en Algérie, du maréchal Bugeaud, il ne tenait qu'à lui d'avoir une grande situation dans la presse ministérielle. Mais il était de ceux qui ne s'arrêtent pas en chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au devoir d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder libre, et, puisqu'il était catholique et que son don particulier était celui de l'écrivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse et qui eut de difficiles commencements. Toujours il dédaigna la fortune. Sa vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute d'incroyable labeur et de sacrifices allègrement portés, les uns publics, les autres secrets et que ses lettres révèlent ou laissent deviner.