que, pris d'attendrissement, il écrivait: «Il n'y a point de créature, si petite et si vile qu'elle soit, qui ne représente la bonté de Dieu.» Et peut-être, rassuré par cette pensée, il se permettait pour une fois d'admirer sans scrupule cette nature intempérante, immortifiée, païenne, qui n'est pas cloîtrée, qui n'est pas chaste, qui aime la vie, et qui ne prie pas, sinon dans les vers des poètes.
Il nous plaît aussi par le contraste que fait sa profonde douceur avec l'austérité impitoyable de sa doctrine; et par le biais dont il accommode à un idéal inhumain son âme très humaine. Ce moine lointain dont la parole est dure et la voix tendre, fait songer à ces maigres figures des vitraux gothiques, dont les lignes sont sèches et la couleur suave, et qui baignent leurs contours rigides dans une belle lumière mystérieuse.
Sa doctrine, c'est le renoncement complet à tout sentiment naturel, même à ceux qui passent pour nobles et généreux, aux affections terrestres, à la science, aux ambitions intellectuelles, bref, à tout ce qui ne sert pas au «salut». Il a, et en quantité, des maximes horribles, par exemple: «Ne désirez pas faire l'occupation du cœur d'un autre et vous-même ne vous occupez pas de l'amour que vous avez pour lui.» Rien de plus âpre que ses conseils de détachement, mais rien de plus amoureux que ses entretiens avec Jésus.
Or celui qui aime ainsi Dieu aime les hommes. Qu'importe que cet amour ne s'arrête pas à nous, et que ce soit de Dieu qu'il redescende ensuite sur nous? Platon avait déjà dit, comme l'auteur de l'Imitation, ou à peu près, que «l'amour tend toujours en haut, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu». Relisez dans le Banquet l'histoire de cette perpétuelle et nécessaire ascension de l'amour, qui toujours dépasse les êtres finis pour monter plus haut, soit à un Dieu personnel, soit à ce qu'on a appelé, faute d'autres mots, la «catégorie de l'Idéal». Nous aimons toujours, en quelque sorte, au delà de ceux que nous aimons. Il avait bien un cœur d'homme, un doux et tendre cœur, ce moine qui écrivait: «C'est faire beaucoup que d'aimer beaucoup. C'est faire beaucoup que de bien faire ce qu'on fait. C'est bien faire ce qu'on fait quand on songe plus à procurer le bien commun qu'à satisfaire sa volonté. Chacun a ses défauts et sa charge, personne ne se suffit à soi-même et n'est assez sage pour soi; mais il nous faut supporter les uns les autres, nous consoler, nous aider et nous avertir mutuellement.»
Et puis il y a, malgré tout, même dans les maximes extrêmes du détachement ascétique, un point par où elles restent humaines. Parmi les choses qu'elles réprouvent, il en est quelques-unes dont nous aimons qu'on se détache et dont il nous plaît de paraître détachés. L'ascétisme, en même temps qu'il heurte plusieurs de nos sentiments naturels, flatte nos instincts de justice et nos révoltes contre le monde tel qu'il est. L'ascète est moins mal venu à mettre, sous ses pieds nos affections et nos plaisirs, quand nous le voyons traiter de la même manière les causes de nos souffrances. Nous avons un faible pour les saints plébéiens qui maltraitent les riches, les puissants, les heureux de la terre. Et les saints eux-mêmes ne sont pas fâchés sans doute de pouvoir mépriser en sûreté de conscience, par une pensée religieuse, ce que le vulgaire déteste par un mouvement naturel. Ici, du moins, la nature et la grâce sont d'accord.
Il est sûr enfin que, si ce détachement nous arraché à nos plaisirs, il nous affranchit de nos servitudes. Il satisfait en nous ce désir de liberté, d'indépendance à l'égard des choses, de suprématie sur ce qui est soumis aux lois du hasard et de la force brutale. L'ascète tressaille de joie de ne plus se sentir lié aux choses, aux hommes, aux événements, de ne rien voir que d'en haut; et le fond humain revit dans cet orgueil épuré. «Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et qui ne craint point de leur déplaire jouira d'une grande paix. Quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?»
Je me demandais ce qu'il y a de commun entre ce saint et nous. Il y a ses négations, il y a sa mélancolie. Le pessimisme est la moitié de la sainteté: c'est, dans l'Imitation, cette moitié-là qui nous rend indulgents à l'autre. Nous y cherchons les moyens, non de nous sanctifier, mais de nous pacifier; non un cordial, mais un calmant, un népenthès; non la rose rouge de l'amour divin, mais la fleur pâle du lotus, qui est la fleur d'oubli. J'ai toujours eu envie de mettre pour épigraphe symbolique à ce petit livre la phrase de Quincey: «Ô juste, subtil et puissant opium, tu possèdes les clefs du paradis». Nous prenons pour point d'arrivée ce qui est pour le pieux solitaire le point de départ. Nous apprenons de lui, aujourd'hui encore, non pas à vivre en Dieu, mais à vivre en nous, et de façon à ne point souffrir des hommes.[Retour à la Table des Matières]
RACINE
Nous sommes en train de l'aimer beaucoup. Sa vie est vraiment «humaine», toute pleine de belles larmes, et de faiblesse, et d'héroïsme. Elle ressemble en quelque façon,—si vous écartez la diversité des apparences,—à la vie de la sainte courtisane Thaïs, qui eut une enfance pieuse, qui ensuite s'abandonna au désordre, mais en gardant le souci de la beauté et de la bonté, et qui enfin se reposa des autres amours dans le seul amour qui ne trompe pas,—puisque, s'il trompe, nous n'en saurons jamais rien.
C'est cette figure d'une femme d'amour devenue sainte que je placerais sur le tombeau de Racine, dans le cimetière idéal des grands poètes. Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre, je graverais en beaux caractères le mot de Mme de Sévigné: «Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Mme de Maintenon: «Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de sœur Lalie», et le mot de Racine lui-même, recueilli par La Fontaine dans les Amours de Psyché: «Eh bien! nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!»