Nous prions les futurs historiens de la littérature de ne point refuser un salut amical à cet ingénieux descendant du Chat-Botté. Comme son aïeul, il connut plus d'un tour et valut à son maître un beau château.[Retour à la Table des Matières]

LE GÉNÉRAL DE GALLIFFET

C'est un beau soldat. Voici les principaux motifs de l'«image d'Épinal» qu'on lui pourrait consacrer:

À dix-sept ans, engagé volontaire, il a son premier duel avec un prévôt d'armes, et le tue.—Sous-lieutenant, il parie de sauter à cheval dans la Saône du haut d'un pont, et gagne le pari.—En Crimée, il traverse les lignes russes pour rejoindre une dame qui l'attend de l'autre côté.—Au Mexique, une grenade lui ouvre le ventre. Il survit on ne sait comment, avec un ventre d'argent, dit la légende.—À Sedan, il conduit une des charges héroïques.—Il entre dans Paris avec l'armée de Versailles. (On s'est avisé qu'il avait manqué, dans cette affaire, de modération et de nuances. Cela est possible. Il est certain qu'il y eut, parmi les fusillés, des innocents et des inconscients; il est certain aussi que le triage en était alors difficile. Puis, je vous prie de relire les articles parus dans les journaux au moment des incendies de la Commune. Enfin, je ne vous donne pas cet homme pour une âme hésitante et douce; et, au surplus, ce serait l'offenser que de trop plaider pour lui les circonstances atténuantes.)—Quelques années après, il démolit une statue de la République.—Un peu plus tard, ayant réfléchi, il met sa main dans celle de Gambetta.

Maigre, élégant, les pommettes saillantes, les yeux clairs et froids, un peu du nez de Condé, la voix forte et comme bourdonnante, toute sa personne exprime une farouche énergie. On sent qu'il dut être un extraordinaire entraîneur d'hommes. Très dur pour lui-même, strict avec les officiers, il était bon pour les soldats, d'une bonté protégeante d'aristocrate. Vous trouverez sa chromolithographie dans quantité de bureaux de tabac de village; et là, les receveurs buralistes, vieux médaillés, vous diront ce qu'il fut, ce qu'il obtenait de ses hommes, vivant près d'eux, couchant avec eux sur la paille, refusant le lit des bourgeois.

Né pour la guerre,—et pour la guerre d'autrefois, celle qui était vraiment une profession et où la bravoure individuelle avait souvent le premier rôle,—il eut une joie frénétique de vivre, commune chez ceux dont le métier est de donner la mort et de la mépriser. Ici, l'image d'Épinal déroulerait la légende de sa vie civile: les Tuileries, Compiègne, duels, enlèvements, folies... Et une dernière vignette nous montrerait, la soixantaine venue, le général rêvant. Rêvant à quoi? On ne sait, mais peut-être l'entrevoit-on.

Il apparaît, par sa complexion, comme un soldat-gentilhomme de jadis, un maréchal de camp de l'ancien régime ou tout au moins un général risque-tout du premier empire, égaré dans une démocratie niveleuse, empêtré dans des charges bureaucratiques autant que militaires, commandant durant une paix interminable une armée de citoyens et d'électeurs où le patriotisme abonde plus que le tempérament et l'esprit proprement guerriers. D'où, chez le général, un malaise et une angoisse, le sentiment d'une disconvenance croissante entre sa personne et son emploi, entre ses facultés et le milieu où elles ont à s'exercer, entre son idéal de vie et l'état politique de la société où il est condamné à vieillir. Imaginez Villars, ou seulement Marbot, revenant parmi nous. Sourdement, il regrette les soldats du service de sept ans, et les grognards et peut-être, par delà, les partisans et les mercenaires. Il se sent désorienté et désheuré.

Et rien à faire, il le comprend. Je ne pense pas que l'aventure d'un autre général l'ait un instant abusé ou tenté. Mais il se dit qu'une des formes les plus brillantes de la vie d'autrefois, et celle même où tout semblait le prédestiner, est profondément modifiée, mutilée, amoindrie. Changées, la figure et l'âme des armées, changée, la guerre. Et, comme on sait qu'elle ne sera plus ce qu'elle a été tout en ignorant ce qu'elle sera, il est effrayé de cet inconnu. Des armées de deux millions d'hommes, la mélinite, la poudre sans fumée, les fusils à tir rasant, et tout le reste, cela veut une tactique nouvelle: que sera-t-elle? et qui en détient le secret?

Il pressent que les méthodes futures laisseront peu de place au déploiement des qualités par lesquelles surtout il vaut, et que la guerre à venir ne sera plus sa guerre. Et, par un mouvement excusable, ces méthodes mal déterminées encore, mais apparemment contradictoires à ses aptitudes, cette guerre trop savante, peu avantageuse aux «héros», il s'en défie, il les appréhende pour nous. Il se demande à quoi aura servi d'emprunter à l'ennemi son système de recrutement si l'on n'a pas su lui emprunter du même coup son âme patiente, endurante, disciplinée, encline au respect...

Si l'on s'était trompé, pourtant? Qui sait, après tout, si, dans cet immense et sanglant jeu de mathématiques, les chefs héroïques prompts à payer de leur peau et les troupiers d'antan, les «troupiers finis», ne pourront pas jouer un rôle inattendu? Mais y seront-ils encore, ces troupiers? Puis, il songe que, en tout cas, il sera trop tard pour lui, que la fâcheuse «limite d'âge» le guette, que la retraite ajoutera à l'oisiveté de ses vingt dernières années une vieillesse inutile et qu'il n'aura rempli ni tout son mérite ni toute sa destinée naturelle. Concevez, je vous prie, sa mélancolie et son pessimisme.