Et je goûte, je l'avoue, la richesse de ces contrastes.

Les personnages secondaires sont peut-être, je l'ai indiqué, plus vivants que les protagonistes. Le poète Choulette est admirable. Vaniteux, ivrogne, plein de vices, naïf et pervers, il estime que sa vie de crapule contient déjà, au fond, les premiers linéaments de la vie évangélique selon le bon saint François. C'est Choulette qui est chargé d'exprimer les opinions particulièrement subversives de l'auteur, ses négations et ses révoltes les plus hardies.

Car M. Anatole France est maintenant quelque chose de plus que le tendre ironiste du Crime de Silvestre Bonnard. On a vu depuis quelques années croître magnifiquement ce que des théologiens appelleraient son esprit de malice et son impiété. Nous sommes un peu redevables de cette évolution au plus impérieux de nos critiques: c'est M. Brunetière qui, en morigénant M. France, l'a contraint à sortir, pour ainsi parler, tout le dix-huitième siècle qu'il avait dans le sang. Il est arrivé à M. France de défendre presque violemment, contre M. Brunetière, non l'infaillibilité de la science, mais le droit illimité de la recherche scientifique et de la libre spéculation. Les Opinions de Jérôme Cogniard sont assurément le plus radical bréviaire de scepticisme qui ait paru depuis Montaigne. Une saveur amère et forte est venue s'ajouter aux derniers livres de M. France.

Mais, en même temps que son scepticisme,—lequel, bien que confinant au nihilisme, n'excluait point une sensualité délicate et l'art de jouir de la surface brillante des choses,—croissaient, d'autre part, sa sollicitude et son goût pour les formes de vie et de sentiment qui dérivent des croyances religieuses. La piété de son imagination grandissait dans la même mesure que l'impiété de sa pensée. Thaïs est l'histoire d'une sainte; la Rôtisserie est l'histoire d'un prêtre bohème, de conscience originale; et l'amour de Thérèse et de Jacques est grand visiteur d'églises...

Rien de surprenant dans ces prédilections. Un bon nihiliste aime naturellement les saints; car la foi religieuse implique une part de révolte contre la société terrestre, contre ses injustices et ses atroces ou ridicules conventions, et elle peut agréer par là aux plus audacieux esprits. D'ailleurs, par l'opinion qu'il a lui-même de ce monde, un bon nihiliste comprend aisément,—bien que, pour son compte, il s'en abstienne,—que l'homme place au delà de la terre sa raison de vivre et son «idéal». Puis, c'est un phénomène connu, que les esprits très compliqués adorent souvent les âmes simples... Toutefois, cette préoccupation impie et affectueuse de la vie mystique commence à devenir singulière, chez M. France, par ses insistances et sa continuité. Car enfin Voltaire et les encyclopédistes ne l'ont jamais eue. M. France goûte pleinement le plaisir satanique de comprendre, de douter, de nier; mais il semble qu'à chaque instant aussi il l'épuise, il en touche le néant... Je suis bien curieux de savoir où cela le mènera...

J'ai nommé Choulette. Voici encore Vivian Bell, Schmoll, Lagrange, Montessuy, le prince Albertinelli, le comte Martin, Garain, Loyer et la «bonne Madame Marmet», aux yeux fureteurs sous ses paisibles bandeaux blancs. Ils sont pittoresques, quelques-uns charmants, tous amusants. Ils vont uniquement à leur plaisir, et l'auteur les absout tous ensemble. La précieuse et grêle et agaçante gaieté d'oiseau de Miss Bell, et les petites images gracieuses qui dansotent perpétuellement dans sa tête frisotée, n'empêchent point cette esthète d'être «très habile à gagner de l'argent» et d'épouser pour son torse un bellâtre italien. M. France les enveloppe tous de son indulgence ironique. Indulgence si souple et si vaste qu'elle va du mépris à la charité, et qu'elle «remplit l'entre-deux».

Et les paysages, parisiens ou florentins! Et le style! C'est un composé plus précieux que le métal de Corinthe. Il s'y trouve du Racine, du Voltaire, du Flaubert, du Renan, et c'est toujours de l'Anatole France. Cet homme a la perfection dans la grâce; il est l'extrême fleur du génie latin.[Retour à la Table des Matières]

LA SOLIDARITÉ
DISCOURS
PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE CHARLEMAGNE, LE 31 JUILLET 1894

Messieurs et jeunes camarades,

Vous venez d'entendre un excellent discours. Il vous reste à entendre le mien, et j'en suis bien fâché pour vous: mais, pendant que nous vous tenons encore, nous ne voulons vous lâcher que dûment chapitrés et bien munis de sagesse pour vos vacances.