Toutes les héroïnes sont belles et de la même façon. Des phrases se répondent d'un roman à l'autre: «Elle avait une taille admirablement développée, d'une élégance sans pareille.»—«Sa taille élevée avait une élégance exquise.»—Quelquefois «l'harmonieuse ampleur des épaules» est «accentuée par la finesse de la ceinture».—Il y a aussi pour le jeune premier une phrase qui revient dans chaque roman nouveau, imperturbablement: «Après de brillantes études, il était sorti le premier de l'École polytechnique et avait choisi le service des mines.»—«Pierre Delarue venait d'entrer le premier à l'École polytechnique et semblait promis à la plus belle carrière.»—Nous sommes dans un pays où l'on aime instantanément, dès le premier regard: c'est le régime du coup de foudre. Et là encore la même phrase se répercute comme un écho, à travers les banales histoires: «Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans son secret profondément enfermé au fond de son coeur.»—«Elle eut comme un pressentiment que cet étranger aurait une influence sur sa vie.»—«Le comte s'était retourné. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beauté de la jeune fille.»—«Instinctivement, comme si les regards de Sarah eussent pesé sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrèrent ceux de la belle Anglaise: ce fut l'espace d'une seconde (sic).»
Tout y est: l'arrangement mélodramatique où s'entrevoit le doigt de Dieu (si, dans la Grande Marnière, l'idiot tombe du clocher, c'est sur la fosse de sa victime qu'il viendra s'écraser);—les mots de théâtre («Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d'infamie? Non! Ce sera à force de dévouement!»—«J'en appelle au monde!—Quel monde? Celui où je suis montée, ou celui où vous êtes descendue?» );—l'artifice des pendants, les figures qui s'opposent jusque par la couleur des cheveux: Claire et Athénaïs, Jeanne de Cygne et la comtesse Sarah, le général comte de Canalheilles et le colonel Merlot, Serge Panine et Pierre Delarue, Micheline et Jeanne, Lise Fleuron et Clémence Villa, Carvajan père et Carvajan fils. Procédé commode, qui flatte par de faciles effets de symétrie grossière: on comprend que M. Ohnet y sacrifie sans douleur une chose dont il ne paraît pas se douter: la variété, la complexité de la vie.
Il offre à son public d'autres régals encore, car il n'a rien à lui refuser.
Quand on n'est pas du grand monde, on aime bien savoir tout de même ce qui s'y passe. M. Ohnet, qui le sait, nous renseigne abondamment sur la haute vie et nous révèle les mystères de l'élégance mondaine. Les trois quarts de ses personnages appartiennent à la meilleure société, sont ducs, marquis ou comtes: dans chacun de ses romans vous trouverez la description consciencieuse d'un vieux château de famille et d'un hôtel aristocratique avec tout le détail de l'ameublement. Et vous verrez des gentilshommes monter à cheval, et vous assisterez à des rally-papers.—On n'aime pas beaucoup les romans de M. Zola ni même ceux de M. Alphonse Daudet; mais enfin on ne veut pas rester trop en arrière du mouvement, on n'est pas un imbécile et on accepterait un naturalisme mitigé: M. Ohnet nous en cuisinera. Il n'a pas plus peur qu'un autre des détails vrais et familiers: «Le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse, d'où s'échappait une vapeur brûlante et parfumée.» Et il n'hésitera pas à nous parler des aphtes du greffier Fleury et de «ses bobos recouverts de leur taie blanche».—On a des principes et on veut être respecté; mais enfin on n'est pas de bois; un roman n'est pas un livre d'heures, et on permet à l'écrivain de nous suggérer certaines idées agréables, pourvu qu'il n'insiste pas trop: M. Ohnet a deviné ce besoin discret. Il a, ma foi, des scènes d'amour assez vives et d'agréables chutes sur les canapés. Et quel trait de génie d'avoir, dans le Maître de forges, donné pour centre à un roman vertueux une scène scabreuse et d'avoir fait planer sur un drame si riche en beaux sentiments une image d'alcôve!—Mais le sérieux continu ennuie; on veut être égayé çà et là. Et voici venir le comique de M. Ohnet. Il est d'une remarquable simplicité et sait se passer d'esprit. Mlle de Saint-Maurice parlera comme la dame aux sept petites chaises: «C'est un ange que cet enfant-là! un ange immatriculé!» Et le notaire Malézeau répétera après chaque membre de phrase: Mademoiselle ou Monsieur le marquis. «Choses et gens, mademoiselle… Tout à votre service, mademoiselle… Croyez-le bien, mademoiselle.» C'est irrésistible, n'est-ce pas?
Maintenant voulez-vous de la couleur? «Debout, tout noir, les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on l'eût pris pour le génie du mal.»—«Ma vie intime est triste, sombre, humiliée; elle est la noire chrysalide du papillon que vous connaissez.»—Voulez-vous du pathétique? Pierre Delarue vient d'apprendre que sa fiancée l'a trahi: il s'agit de peindre sa tristesse de façon à émouvoir fortement le lecteur. Pierre se rappelle qu'un jour, quand il était aimé de Micheline, il a failli être tué dans la rue par accident: «Il pensait que, s'il était mort ce jour-là, Micheline l'aurait pleuré; puis, comme dans un cauchemar, il lui sembla que l'hypothèse (sic) était réalisée. Il voyait l'église tendue de noir; il percevait nettement les chants funèbres…» Et en avant le catafalque et tout l'enterrement! (On me dispensera, après toutes ces citations que je n'ai presque pas choisies, de m'arrêter sur le style de M. Georges Ohnet).—Voulez-vous enfin de hautes considérations de philosophie sociale?
Est-ce que vous trouvez mauvaise, dit le marquis, cette confraternité de M. Derblay et de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant des preux, incarne dans sa personne dix siècles de grandeur guerrière; M. Derblay, fils d'industriels, représente un siècle unique, celui qui a produit la vapeur, le gaz et l'électricité. Et je vous avoue que, pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux hommes qui confondent, dans une intimité née d'une mutuelle estime, ce qui fait un pays grand entre tous: la gloire dans le passé et le progrès dans le présent.
Cette vision de l'ingénieur et du gentilhomme enlacés, c'est une bonne moitié de l'oeuvre de M. Georges Ohnet. Elle est faite pour réjouir M. Poirier, M. Maréchal et M. Perrichon. Et l'autre moitié séduira particulièrement leurs épouses.
IV
Après cela, que M. Ohnet compose assez bien ses récits, qu'il en dispose habilement les différentes parties et que les principales scènes y soient bien en vue, cela nous devient presque égal. Que ces romans, débarrassés des interminables et plats développements qui les encombrent et transportés à la scène, y fassent meilleure figure; que la vulgarité en devienne moins choquante; que l'ordre et le mouvement en deviennent plus appréciables,—je n'ai pas à m'en occuper ici: les quelques qualités de ces romans, étant purement scéniques, échappent à la lecture.
On y trouve, en revanche, l'élégance des chromo-lithographies, la noblesse des sujets de pendule, les effets de cuisse des cabotins, l'optimisme des nigauds, le sentimentalisme des romances, la distinction comme la conçoivent les filles de concierge, la haute vie comme la rêve Emma Bovary, le beau style comme le comprend M. Homais. C'est du Feuillet sans grâce ni délicatesse, du Cherbuliez sans esprit ni philosophie, du Theuriet sans poésie ni franchise: de la triple essence de banalité.