Je penche la tête en avant, je tends le cou… je regarde!
Je vois!… il peut donc se faire qu'une vérité soit plus étrange que toutes les suppositions?…
Ils sont deux devant ma porte, vous comprenez bien, devant, sur la dernière marche du perron, le nez contre le bois et marchant sur place comme l'autre marche à l'intérieur. Sans bouger, et séparés par l'épaisseur du bois, ils vont à la rencontre de l'autre.
Pas un mot d'ailleurs. Rien que ce pas que nulle puissance ne semble devoir arrêter. Je me glisse à la fenêtre, et à la lueur d'une veilleuse qui brûle dans le corridor, je le reconnais, lui, Golding… il va toujours en avant, sans avancer.
Et les deux autres font le même manège au dehors… C'est une bizarre chose que ces trois mannequins, mus par une même ficelle. Ce sont ces six talons qui produisent le roulement… il y a aussi trois cannes…
Quel parti dois-je prendre?
V
Attendre? Quoi? Que la machine motrice s'arrête d'elle-même… Il y a là des ressorts d'acier que rien ne détendra. Le jour peut avoir une influence sur l'étrangeté de la nuit, cela est vrai. Le chant du coq chasse les fantômes. Soit; mais il n'y a pas ici de fantômes, les spectres n'ont pas de talons, et, comme dit le poète:
Et le souffle muet glissa sur le silence.
Golding et les autres sont des personnalités matérielles, des entités de chair et d'os. Pourquoi l'homme doué du plus grand courage se sent-il ému en présence de l'homme sorti de sa norme? Je rencontrerais dix Golding au coin d'un bois, que je les braverais. Un seul—parce qu'il est incompris—parce qu'un des ressorts de son être confine à l'inintelligible—me paraît effrayant. En vérité, j'ai presque peur.