L'avocat de l'accusé portait un grand nom; il ne faillit pas à sa tâche. Sans s'arrêter outre mesure aux déclarations même de Beaujon, qu'il considérait comme empreintes d'une trop grande exagération dans le sens de l'atténuation, il établissait que la scène avait dû ainsi se développer:
Évidemment il ne s'était élevé—ce soir-là—aucune discussion entre les deux amis; mais certains ressouvenirs donnaient à leurs rapports une sorte d'acrimonie dont ni l'un ni l'autre ne se rendait suffisamment compte. Defodon était dans un état de surexcitation maladive; un mot prononcé par Beaujon, mot involontaire puisque rien ne le lui rappelle, a dû exciter la colère du malade, qui s'est élancé de son lit sous l'empire d'une colère inconsciente, pour frapper celui qu'il considérait comme son insulteur. Étonné de cette attaque que rien ne lui faisait prévoir, Beaujon s'est défendu. Ainsi que l'a constaté le praticien qui a procédé à l'autopsie, ce n'est pas la pression exercée sur le cou de Defodon qui a déterminé la mort, mais bien une congestion cérébrale produite par la colère et procédant d'une prédisposition morbide. Beaujon est donc absolument innocent, et il n'y a pas lieu de le condamner. L'avocat croit ne pas devoir insister. Les faits sont clairs, patents, il n'y a eu ni assassinat ni intention d'assassinat. Il n'y a là qu'un accident triste, pénible, douloureux, mais auquel la condamnation d'un innocent donnerait un caractère plus douloureux encore.
L'avocat termine en déclarant qu'il se confie à la haute sagesse du jury, auquel font défaut les éléments les plus simples d'une conviction contraire à l'accusé.
—Pas une preuve, s'écria-t-il, songez-y bien, messieurs les jurés, pas un indice certain. Au contraire, entre ces deux jeunes gens, amitié constante, dévouement mutuel. Ne faisons pas à la nature humaine cette injure de croire que le meilleur peut devenir tout à coup le plus cruel des assassins. Vous avez devant vous un jeune homme auquel s'ouvre l'avenir; certes, il a quelques fautes à réparer, mais rien n'entache son honneur. Une condamnation, si légère qu'elle fût, briserait sa vie tout entière. Non, il n'a pas tué, non, Beaujon n'est pas un meurtrier, et vous rendrez, j'en ai la conviction, un verdict d'acquittement.
Après le résumé du président, le jury entre en délibération.
VII
—Eh bien, demandai-je à Maurice pendant la suspension d'audience, que pensez-vous de tout cela? Pouvez-vous au moins prévoir le verdict?
Maurice me regarda en souriant:
—Décidément, me répondit-il, vous tenez à voir en moi un sorcier, et je ne désespère pas de vous entendre me demander un jour de lire l'avenir dans le marc de café ou dans le creux de votre main.
—De fait, repris-je, vous aviez raison. En dépit du mystère qui règne et régnera toujours dans cette affaire, il est impossible de nier qu'il y ait eu violence exercée par Beaujon sur la victime. Nous avons mal choisi notre problème…