—Voilà, reprit-il, une des plus singulières dispositions de l'esprit humain. Dès qu'un événement se produit, un point frappe, commande aussitôt l'attention, et de ce point, souvent secondaire en réalité, on fait le pivot de toute une argumentation. Il suffit qu'un souverain ait une fois laissé échapper un mot de bienveillance, pour que le surnom de juste ou de généreux s'attache à son nom: c'est ainsi qu'Henri IV est devenu le père du peuple de par la poule au pot. Et de même en toutes choses. Cette observation s'applique tout particulièrement aux procès criminels. Sur une circonstance qui ne présente le plus souvent aucun intérêt sérieux, vous bâtissez tout un système de déductions, et votre décision répond, non pas à l'ensemble des faits véritables, mais à la suite d'idées qu'un simple détail a éveillées en vous…

—Il est cependant des cas où l'évidence est telle que ce serait une folie que de se refuser à la constater.

—L'évidence prétendue est la source même de toutes les erreurs.

Ces affirmations me piquaient au vif. J'en sentais la justesse, mais ne voulais point m'y rendre. Si bien que je proposai à Maurice d'assister au procès de Beaujon, certain que j'étais de réduire ses théories à néant par la simplicité même de l'affaire et l'impossibilité où il se trouverait nécessairement de discuter cette évidence qu'il niait.

Pendant que nous nous rendions au Palais, j'escomptais déjà le plaisir que j'aurais plus tard à confondre ses théories. Il m'écouta longtemps; seulement un sourire soulevait sa lèvre. Je m'impatientais de cette ironie latente; il reprit tout à coup sa physionomie sérieuse.

—Mon cher ami, me dit-il, je vous affirme que dans la plupart des cas les accusés sont condamnés ou acquittés, non en raison des circonstances réelles de l'événement auquel ils se sont trouvés mêlés, mais bien d'après un système que bâtit à son propre usage soit l'accusation, soit la défense. L'esprit humain est ainsi fait que l'accusé, alors même que son sort dépend d'une franchise absolue, cache volontairement une série de détails qui, pour paraître insignifiants, ne constituent pas moins le plus souvent le canevas réel de l'affaire. L'amour-propre est le plus fort, mais un amour-propre mesquin et étroit. L'homme avouera avoir frappé sa victime, mais niera par exemple qu'elle lui ait reproché sa laideur ou un défaut caché de constitution; jamais il ne fera connaître de lui-même une circonstance qui le rendrait ridicule. Il préfère s'avouer criminel. Ceci est un des côtés de la question; il peut arriver encore, et le fait se produit fréquemment, que ces circonstances soient inconnues à l'accusé lui-même aussi bien qu'au ministère public. Dans tout fait, quel qu'il soit, il se trouve des points accessoires, dont l'influence latente n'en a pas moins de puissance. Les acteurs du drame la subissent sans l'analyser, sans en avoir même conscience…

—D'où vous concluez?…

—D'où je conclus que, si le coupable est condamné pour le fait matériel, brutal, la connaissance de la vérité complète pourrait le plus souvent modifier le verdict du jury, soit dans le sens de l'aggravation, soit, au contraire, dans le sens de l'acquittement. Encore un mot: en France, le système des circonstances atténuantes n'est point basé sur un autre raisonnement. On a laissé à la conscience des jurés l'appréciation de circonstances dont la matérialité ne s'impose pas…

Nous étions arrivés à la cour d'assises.

Maurice redevint grave et silencieux. Je me laissai guider.